vendredi 15 septembre 2017

En pleurant... Stabat Mater


Stabat Mater dolórosa                   Elle est debout au plus haut de la douleur,
Iuxta Crucem lacrymósa               Mère en larmes auprès de la croix,
Dum pendébat Fílius.                    Là où son Fils est cloué.
Cuius ánimam geméntem              Dans son âme qui gémit,
Contristátam et doléntem             Toute brisée et endolorie,
Pertransívit gládius.                      Le glaive la transperce.
O quam tristis et afflícta               Qu'elle est triste et affligée,
Fuit illa benedícta                           La Femme entre toutes bénie,
Mater Unigéniti.                              La Mère du Fils Unique !
Quæ mœrébat et dolébat               Dans un chagrin si poignant,
Pia Mater cum vidébat                   Cette tendre Mère pleure
Nati pœnas ínclyti.
                         Son Fils mourant sous ses yeux.
Quis est homo qui non fleret        Quel homme sans pleurer
Matrem Christi si vidéret
             Pourrait voir la Mère du Christ
in tanto supplício ?
                         Endurer un tel supplice ?
Quis non posset contristári         Qui pourrait sans souffrir
Christi Matrem contemplári
       Contempler cette douleur
Doléntem cum Fílio ?
                      De la mère auprès du Fils ?
Pro peccátis suæ gentis                 Pour les péchés de tout son peuple,
Vidit Iesum in torméntis
              Elle voit Jésus dans ses tourments,
Et flagéllis súbditum.
                      Subissant les coups de fouet.
Vidit suum dulcem natum            Elle voit l’Enfant bien-aimé
Moriéndo desolátum
                     Mourir seul abandonné
Dum emísit spíritum.
                     Et rendre l'esprit.
Eia, Mater, fons amóris                 Daignez, ô Mère, source d'amour,
Me sentíre vim dolóris
                  Me faire éprouver vos souffrances.
Fac, ut tecum lúgeam.
                     Que je pleure avec vous.
Fac ut árdeat cor meum                Faites qu'en mon cœur brûle un grand feu
In amándo Christum Deum
         Pour mieux aimer le Christ mon Dieu
Ut sibi compláceam.
                        Et que je puisse Lui plaire.
Sancta Mater, istud agas              Ô Sainte Mère, daignez donc graver
Crucifíxi fige plagas
                        Les plaies du Crucifié
Cordi meo válide.
                             Profondément dans mon cœur.
Tui nati vulneráti                            Votre Enfant n'était que blessures,
Tam dignáti pro me pati
               Lui qui daigna souffrir pour moi ;
Pœnas mecum dívide.
                    Donnez-moi part à Ses peines.
Fac me tecum pie flere                    Qu'en bon fils je pleure avec vous,
Crucifíxo condolére
                        Qu'avec le Christ en croix je souffre,
Dónec ego víxero.
                             Chacun des jours de ma vie !
Iuxta crucem tecum stare             Je veux auprès de la croix
Et me tibi sociáre
                             Être debout, avec vous,
In planctu desídero.
                       Dans votre plainte et votre souffrance.
Virgo vírginum præclára              Vierge bénie entre les vierges,
Mihi iam non sis amára
                Pour moi ne soyez pas trop sévère
Fac me tecum plángere.
                  Laissez-moi souffrir avec vous.
Fac ut portem Christi mortem     Que je porte la mort du Christ,
Passiónis fac consórtem
               Qu'à Sa Passion je sois uni,
Et plagas recólere.
                           Que je médite Ses Plaies !
Fac me plagis vulnerári                 Que de Ses Plaies je sois blessé,
Fac me cruce inebriári
                    Que je m'enivre de la croix
Et cruóre Fílii.
                                   Et du Sang de votre Enfant !
Flammis ne urar succénsus         Pour ne pas brûler dans les flammes,
Per te Virgo, sim defénsus
           Prenez ma défense, Vierge Marie,
In die judícii
                                      Au grand jour du jugement.
Christe, cum sit hinc exíre            Ô Christ, à l'heure de partir,
Da per matrem me veníre
             Fais que j’obtienne de Ta Mère
Ad palmam victóriæ.
                      La palme de la victoire.
Quando corpus moriétur              À l'heure où mon corps va mourir,
Fac ut ánimæ donétur
                    Faites qu’à mon âme soit donnée
Paradísi glória. Amen
                    La gloire du Paradis. Amen.

mercredi 13 septembre 2017

En croissant... Jean Rimaud, Une autorité qui élève


L'autorité nécessaire à l'éducateur est l'autorité qui élève. Vérité de La Palisse ? Pourtant si toute autorité exercée sur un enfant pour l'élever était une autorité qui élève réellement un enfant, les éducations manquées s'expliqueraient par un manque d'autorité, tandis qu'elles tiennent le plus souvent à une erreur sur la nature de l'autorité propre à élever, à faire grandir un enfant.
Le directeur d'un réseau de chemin de fer, celui d'un grand magasin de nouveautés, le général en chef, le capitaine à bord d'un navire de pêche, le chef d'une expédition à l'Himalaya, le capitaine d'une équipe de football, de par la diversité des conditions dans lesquelles s'exerce leur autorité, des hommes sur qui elle s'exerce, des buts à atteindre, ont chacun, avec une mission propre, une autorité diverse qui exige un art adapté de manier et conduire les hommes. Si pourtant on les compare à l'éducateur, tous se ressemblent en ce qu'ils dirigent, coordonnent, assemblent, stimulent les efforts des hommes pour l'accomplissement d'une tâche déterminée, tâche commune du chef et de ceux qu'il commande, ses subordonnés en ce sens très précis que l'action d'ensemble requiert cette concertation hiérarchisée d'efforts. Bien qu'ils doivent manier, traiter les hommes en hommes, avec le respect dû à leur humanité, tous ces chefs visent un but qui est au delà des hommes qu'ils commandent et dont ces hommes sont des instruments, instruments vivants et supérieurs en dignité à l'œuvre à laquelle ils travaillent ensemble, instruments cependant dans la main du chef. L'industrie doit assurer la prospérité de l'entreprise, le directeur de réseau assurer la marche du réseau, le capitaine d'équipe gagner la partie, le chef d'expédition atteindre le sommet visé.
Rien de semblable dans l'éducation. L'enfant n'est pas aux mains de ses éducateurs l'instrument d'une œuvre quelconque. Il est le sujet de l'éducation et l'œuvre même à réaliser, puisque le but de l'éducation n'est pas de lui faire faire quelque chose, mais, en lui faisant faire beaucoup de choses, de le faire grandir et par cette croissance devenir un homme. Et tout ce que nous avons dit du respect du naturel, du caractère, de la vocation, de la conscience aidera à comprendre que, dépendant moralement de ses parents, leur devant obéissance, l'enfant n'est pas proprement leur subordonné dans la tâche de son éducation, au sens où son activité serait dirigée par eux, du dehors, en vue d'un résultat à atteindre.
L'analyse médiocrement subtile de quelques exemples est ici nécessaire. Le professeur de latin n'a pas pour mission d'obtenir de bonnes versions latines comme si les versions latines avaient une valeur en elles-mêmes pour l'humanité, distincte de leur valeur pour les élèves, ce qui est le cas d'une automobile, d'une récolte, d'une découverte géographique, d'une frontière défendue ; il n'a même pas à les obtenir comme un moyen de procurer à la société les citoyens cultivés dont elle a besoin ; par l'apprentissage de la version latine, son but est de soutenir l'enfant dans l'effort de formation de son intelligence pour devenir une intelligence adulte. Une maman demande à son enfant la politesse de maintien et de langage ; elle sait sans doute l'importance de la politesse qui rend humaine et digne la vie en commun et d'abord en famille ; peut-être aussi tient-elle certaine politesse pour nécessaire à la tradition française ; mais ce n'est pas comme une qualité utile en soi, et à la façon d'une chose, à la société, à la famille, à la France, et par conséquent à l'enfant, que la maman éducatrice veut cette politesse ; il s'agit pour elle de rendre l'enfant maître de soi et de lui donner cette perfection sensible au dehors d'un homme intérieurement social. Ce directeur de collège exige, rudement parfois, une discipline stricte, respect des maîtres, condition de travail, honnête publicité pour son institution ; cette exigence cesserait d'être celle d'un éducateur si la discipline devait servir d'abord à assurer le recrutement du collège, à maintenir un pourcentage aux baccalauréats, à rendre digne la vie des maîtres ; mais chaque enfant se grandit humainement en se disciplinant, en respectant ses maîtres, en travaillant et permettant le travail aux autres, en faisant cas de la renommée de son collège. Ce scout enfin doit, pour être de première classe, réparer la tente de sa patrouille ; une tente en bon état est un objet utile à la patrouille ; les programmes d'épreuves n'ont cependant pas été établis afin de permettre au chef de se servir d'un scout débrouillard pour entretenir à moindres frais le matériel de la troupe ; ce qui compte pour le vrai chef, c'est qu'en apprenant à se servir de ses doigts, avec quelque risque pour le matériel, ce scout devienne débrouillard, ce qui est devenir un homme libre.
Inutile de continuer. Il n'y a d'autorité qui élève que l'autorité constamment et d'abord appliquée à aider la croissance de l'enfant. D'où suit évidemment que, dans l'éducation, non seulement l'intérêt immédiat de la famille ou de l'école, mais l'intérêt social lointain sont essentiellement subordonnés à l'intérêt personnel de l'enfant, et encore que, si l'enfant doit être rendu social, c'est pour lui-même d'abord, non pour la société, parce qu'il importe à sa valeur personnelle d'homme qu'il le soit. Allons jusqu'au bout et disons que, si dans l'éducation le respect des droits d'autrui doit être inculqué à un enfant, la raison n'en est pas que ces droits soient, à la façon de choses, utiles à la société, aux autres, indirectement à l'enfant, mais que la soumission au devoir de respecter les droits d'autrui grandit un enfant, en fait un homme. Enfin, bien qu'on parle justement de chefs de famille, d'institution, de troupe, l'éducateur n'est pas un chef, parce qu'il n'a pas à donner sa volonté pour règle d'action comme fait le chef à ses subordonnés, ni à insuffler sa volonté pour ainsi dire aux autres, à faire passer en eux son élan pour les mouvoir par cette influence qui est le don du chef né. Il est l'éveilleur, l'excitateur de l'intelligence, de la volonté, de la conscience, le collaborateur de l'élan vital, éclairant pour l'enfant cet élan intérieur, le fortifiant de sa force pesante et droite, équilibrée, dirigeant avec une discrète et respectueuse fermeté cette croissance pour qu'elle soit ascension.
Or, pour être ce collaborateur énergique et discret de la vie qui monte, trois qualités sont requises surtout, dont la première est un don, les deux autres des vertus. Le don est cette intelligence sympathique qui lit dans l'enfant et fait qu'un adulte, sans redevenir enfant lui-même et sans effort appliqué de condescendance, donne à l'enfant la certitude d'être pénétré, compris. Celui que Baden-Powell appelle l'homme-enfant est bien un homme fait, d'une lucide maîtrise de soi, d'un jugement ferme sur la vie, riche d'une expérience réfléchie et assimilée ; mais, quand il regarde l'enfant, il le voit en même temps en homme pour qui le sens et les lois de la croissance ont été éclairés par la vie, et en enfant pour qui cet élan vital, dans la crise de l'adolescence surtout, est une force intérieure qui ne lui est pas claire : sans fausse candeur et sans bonne volonté maladroite, il retrouve la perspective qui est celle de l'enfant ou de l'adolescent et commande un certain ordre de la vie, des valeurs morales, des sentiments, des activités utiles ou non, des peines et des joies, des choses qui comptent et de celles qui ne comptent pas, ordre que l'adulte n'arrive pas à reconstituer dès qu'il a définitivement oublié ou perdu de vue sa propre enfance. Ainsi, par exemple, ni il ne prendra le jeu à la légère, comme tant de grandes personnes, tantôt avec impatience, tantôt avec indulgence, ni il ne s'y amusera puérilement et pour lui-même en jouant avec les enfants en enfant, ni, comme les faux enfants de certaine Éducation nouvelle, il ne donnera au jeu plus que son sérieux biologique, une gravité définitive qu'il n'a pas pour la conscience de l'enfant sain. Aux peines quotidiennes et normales de l'enfant grondé, ou déçu par un jeudi pluvieux, ou honteux d'une faute, ou qui a manqué sa composition, ou qui a été rudoyé par un ami, il accordera spontanément leur importance qui vient de ce qu'elles occupent sur le moment toute la conscience et colorent de leur teinte toute l'existence, mais sans leur attribuer cette profondeur de la peine qu'un homme porte en lui, localisée pour ainsi dire et toujours présente, bien qu'il vive, sourie, parle, agisse, mène sa vie. Ainsi encore, l'effronterie de cette bande d'adolescents aux regards et propos libres ne le trompera pas sur ce qu'est chacun d'eux, naïf, scandalisé et le masquant par un apparent cynisme, cherchant à savoir, averti et ne comprenant pas, comprenant trop bien, obsédé d'images troubles, jouant bêtement au grand...
Cette intelligence sympathique ressemble à la correspondance sentimentale, instinctive, et fondée sur la liaison vitale, qui permet aux parents et, pendant la première enfance, aux mamans surtout, de deviner en le sentant plus qu'en le comprenant ce qui se passe dans le cœur de leur enfant. Elle en est cependant distincte, puisqu'il est des parents qui se plaignent et souffrent de ne pas voir clair dans ce fils, chair de leur chair, à partir le plus souvent de l'adolescence, quand, en devenant lui-même, ce fils leur oppose, momentanément au moins, une personnalité étrangère malgré la ressemblance profonde. Le don, que nous essayons de décrire, d'autant plus utile avec les adolescents qu'ils ne se comprennent pas eux-mêmes, n'a rien de l'instinct. C'est une intelligence parfaitement lucide, supposant une mémoire fidèle et sincère de sa propre enfance ou adolescence, l'habitude d'observer sans hâte et toujours prêt à voir ce qu'on n'attendait pas et à corriger son jugement, un intérêt affectueux enfin, distinct de la curiosité du psychologue, intérêt qui, en chaque enfant, porte directement sur son confus effort pour grandir.
L'éducateur qui a ce don saura pourtant ne pas s'y fier trop, parce qu'il n'a pas la sûreté et la constance de l'instinct et ne le garde pas infailliblement contre des maladresses parfois graves. Mais d'ailleurs il est possible à tout éducateur de compenser en partie le don qui lui manque en adoptant, par volonté réfléchie, une attitude de sympathie, en donnant à l'enfant la certitude qu'on cherche d'abord et loyalement à le comprendre, en cherchant en effet à comprendre ce qui, dans la conduite ou les réactions sentimentales de l'enfant, heurte ou gêne, en se persuadant qu'il y a toujours une explication intérieure de cette conduite et de ces réactions, et que, pour pouvoir corriger le point de vue de l'enfant, s'il doit être corrigé, il importe de supposer, car c'est la vérité, que ce point de vue n'est pas celui de l'adulte et que l'enfant ne peut pas se placer au point de vue de l'adulte, n'étant pas un adulte.
Pour adopter cette attitude, il suffit d'un peu d'humilité et de beaucoup d'affection. Or, il n'est d'affection vraie que désintéressée. Nous avons assez insisté sur la vocation singulière de chaque enfant dont le respect est la première raison comme la première forme du désintéressement de l'autorité qui élève. En parlant, il y a un instant, de la subordination nécessaire de l'intérêt social à l'intérêt personnel de l'enfant, nous marquions aussi une autre raison et une autre forme de ce même désintéressement. Mais, si l'on tente d'analyser ce qu'est en elle-même cette vertu, une des deux vertus maîtresses de l'autorité qui élève, il faut distinguer en elle deux étages, ou mieux un rez-de-chaussée et un sous-sol.
Le rez-de-chaussée, ouvert à la lumière, est l'exercice de l'autorité comme un devoir, et donc le refus de se servir de son autorité dans son propre intérêt. Il n'est pourtant que trop facile d'être intéressé et de se faire illusion. On s'est dit une fois pour toutes, un peu vite, et sans bien comprendre ce qu'on disait, que l'intérêt réel de l'enfant était lié à l'intérêt de la famille, de l'école, de la troupe scoute, qu'il était compris dans ces intérêts plus larges et assuré par eux. Alors, on ne se rend pas compte que cette punition, disproportionnée si l'on regarde la faute commise, était mesurée à la paix stable et longue qu'on voulait avoir en famille, au prix d'une crainte étonnée. On exige d'un enfant, le samedi soir, un travail prolongé et en même temps pressé, parce que papa et maman ne veulent pas avoir à se soucier le dimanche de devoirs à finir et de leçons à apprendre. Pour éviter des histoires avec grand'mère que le bruit fatigue, toute joie bruyante est comprimée et le silence à table, pire qu'en étude, fait de la rencontre avec papa, à midi, une dangereuse cérémonie dont l'enfant attend la fin. Dans ce lycée, cet élève et cet autre ont été inscrits en sixième sans latin et y sont maintenus parce que l'autorité désire la présence dans cette classe d'élèves excellents, capables d'en relever le niveau. Dans ce collège religieux, par raison de gouvernement, on a gardé l'habitude de lire les lettres échangées entre parents et enfants, condamnant les enfants qui ont la pudeur d'une intimité sacrée à refouler pendant des mois leur affection et leur sincérité profondes. La cheftaine de cette meute, ayant besoin d'un sizenier pour le bon classement de la meute au rallye de district, retarde sa montée urgente à la troupe. On s'excuse d'insister ; mais l'illusion est souvent tenace. Et d'ailleurs une longue expérience de la collaboration avec les familles, persuade que cet égoïsme de l'autorité est le plus souvent inconscient. Les mêmes éducateurs sont, éclairés, capables d'un magnifique retournement, comme cette maman, opposée au guidisme sentimentalement et par éducation, qui permet à sa fille de devenir guide pour l'épanouir et la libérer d'un sentiment d'infériorité à la maison, quitte à renoncer à son aide près des petites sœurs le jeudi et le dimanche ; comme ce professeur qui, souffrant dans son légitime amour-propre de la médiocrité scolaire de son fils, mais s'apercevant que l'enfant avait besoin d'une maison qui ne ressemblât en rien au lycée, s'impose de ne pas contrôler son travail au jour le jour ; ou même comme ce petit chef de patrouille, éducateur de quinze ans, qui perd en souriant un concours entre patrouilles plutôt que de mettre adroitement à l'écart ce scout maladroit qui en aurait été découragé.
Au sous-sol du subconscient, l'autorité désintéressée est celle dont la dignité ne s'accompagne dans l'exercice de sa mission d'aucun amour-propre. Elle ne triomphe pas des résultats d'une désobéissance : « Je te l'avais bien dit », moins encore de l'échec d'une expérience légitime : « On croit n'avoir pas besoin de conseils ! » Elle n'ajoute pas à la confusion d'une mauvaise note publiquement proclamée une ironie d'autant plus blessante que plus spirituelle. Elle ne se vante pas d'avoir eu raison de la volonté, d'avoir plié, d'avoir dompté. Elle ne détruit pas l'effet apaisant d'une juste punition en la présentant comme une victoire personnelle. Discutée, contredite, sa dignité est sans impatience : « Et puis, tu viendras me chercher après... » L'enfant qui la respecte a conscience qu'on ne lui demande pas l'adoration réservée à Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires. Que j'ai aimé cette maman, de patiente autorité et ferme raison, qui faisait comprendre à ses enfants que le devoir venait de plus haut qu'elle, rien que par une manière parfois de ne pas dire : « je », mais : « un enfant chrétien doit », ou : « quand on a de la conscience, on agit ainsi ou ainsi » ! Et, de ce papa, les actes d'autorité étaient si paisibles, si mesurés, procédaient si sensiblement du devoir de commander ou reprendre, que jamais un de ses enfants n'a pu être humilié de lui obéir ou tenté de ne pas accepter d'abord un reproche.
De toutes les vertus qui rendent l'autorité efficace, suavement souveraine, indiscutée et indiscutable, d'une dignité hors de toute atteinte, le désintéressement est la première, celle à laquelle on ne résiste pas. Car il importe sans doute, nous l'avons dit, que l'enfant se sente compris, ou qu'il ait la certitude qu'on cherche à le comprendre ; mais, pour faire accepter les nécessaires maladresses, erreurs ou injustices matérielles inévitables, comme aussi de légitimes brusqueries et une bienfaisante rudesse, il n'y a que la conviction inébranlable du désintéressement de l'autorité. L'enfant sans doute désobéira de temps en temps, car il est un enfant et a péché en Adam ; mais il saura qu'il a tort ; mais il attendra sans révolte d'être repris, ou même puni, avec un secret désir d'être sorti de sa faute et libéré de son remords, dès qu'il a éprouvé que celui qui le conduit ne veut que son bien et, près de lui, représente le devoir, Dieu.
Car l'enfant a conscience de sa faiblesse, l'adolescent a conscience de l'instabilité et du déséquilibre de sa sagesse et de sa volonté, le jeune homme impétueux et fier a conscience que la vie qui bouillonne en lui doit être éclairée, contenue, dirigée. Ils envient à l'homme fait, vraiment et pleinement homme, sa résistance et sa fermeté. Et c'est pourquoi de l'autorité qui les élève ils attendent cette fermeté secourable. « Papa, disait avec regret ce garçon qui n'obéissait qu'à sa mère, se repent dès qu'il a commandé, défendu, grondé ». Et cet autre, parlant d'un chef peu commode, avant de partir au camp, concluait avec un soupir de soulagement : « En tout cas, avec lui, on sait toujours ce qu'on a à faire ; ce qui est dit est dit ». Or, il faut à l'enfant la stabilité d'un ordre qui aille de soi. Le désordre est pour lui tentation. Inutile, ici, d'une longue analyse. Il est trop clair que la fermeté vertueuse n'est ni raide, ni dure, et que sa résistance n'est pas celle d'un fourré épineux.
Elle admet la fantaisie en réprimant le caprice. Dans l'ordre qu'elle établit et maintient, il y a le jeu des jours de fête réguliers et des congés inattendus. Elle confirme la règle par l'exception. Mais elle est constance, droiture, continuité d'un jugement et d'un vouloir qui ne se démentent pas, maîtrise du sentiment et de la passion, empire sur l'émotion et l'impression, force paisible, cordiale rudesse, décision réfléchie, égalité d'humeur, courage allant, mesure dans l'énergie, patience enfin, patience. Elle est la main de maman qui tient sûrement dans l'aventure de la rue et de la foule à traverser. Elle est le regard de papa d'où tombe la force. Elle est la règle vivante, le devoir qui grandit.
Non, ce n'est pas vain jeu de mots, mais profonde vérité : l'autorité de l'éducateur est une autorité qui élève.

Jean Rimaud, in L’éducation, direction de la croissance

mardi 29 août 2017

En contemplant... Un Chartreux, Préparation à la venue de Jésus-Christ dans notre âme


Vous savez que notre Dieu infiniment sage a créé ce monde de telle sorte que, dans l'ordre naturel comme dans l'ordre surnaturel, tout se répond et se correspond.
Les choses inférieures sont l'image des choses supérieures. Ainsi notre vie animale et notre vie spirituelle présentent sur plusieurs points une évidente analogie. L'âme naît à la vie de la grâce, se nourrit des sacrements et de la parole de Dieu, elle peut devenir l'épouse de Notre Seigneur et acquérir une immense fécondité spirituelle. Elle peut aussi, malheureusement, mourir par le péché. Tout comme la chair, elle a donc une santé et des maladies, une naissance, une croissance et un épanouissement.
De même les choses extérieures sont comme des reflets des réalités intérieures. L'âme a ses printemps bien plus beaux que ceux de la nature, et aussi de plus terribles hivers ; elle a ses soirées d'automne et ses après-midi d'été. Toutes choses sont enchaînées, enchevêtrées comme dans une trame divine, comme dans un roman infiniment compliqué pour nous, infiniment simple pour Dieu qui, seul, en connaît le dernier mot.
C'est ainsi encore qu'il y a une ressemblance étroite entre la vie et les actions de Notre Seigneur en Judée, il y a 2000 ans, et sa vie et ses actions dans nos cœurs ; entre sa naissance à Bethléem, sa mort et sa résurrection d'une part, et d'autre part, sa venue dans notre âme à laquelle il s'unit, par les souffrances qu'il y endure avec elle, et enfin la joie de l'âme qui a traversé victorieusement ses épreuves, et qui ressuscite avec Jésus pour l'éternité.
C'est dans cette lumière de la correspondance de l'histoire de la Rédemption avec l'histoire de notre âme que je voudrais jeter aujourd'hui avec vous un coup d'œil sur la période qui a précédé et préparé la venue de Notre Seigneur sur cette terre.
Il y a trois personnes qui jouent un rôle immédiat dans la préparation de la fête de Noël : la Très Sainte Vierge, saint Joseph et saint Jean-Baptiste. C'est de ce dernier que je vous entretiendrai ce soir.
Rappelez-vous ce que dit à son sujet Notre Seigneur lui-même dans l'Évangile d'aujourd'hui : « Quel est donc cet homme que le peuple va voir et écouter dans le désert ? Ce n'est pourtant pas un prince vêtu d'étoffes magnifiques, mais il est plus grand que tous les princes et même que tous les prophètes, car c'est l'ange, c'est-à-dire l'envoyé de Dieu qui prépare le chemin devant moi. Et personne n'est plus grand que lui parmi les hommes » (Luc 7, 24-28).
Il y a déjà dans ces quelques paroles, un enseignement singulier. Le plus grand des hommes, ce n'est pas celui qui conquiert des empires ou qui bâtit des villes, cela nous le savions déjà, mais ce n'est pas non plus celui qui fait des grands actes de vertu, des pénitences et des miracles. Non, c'est plus simple que cela : le plus grand parmi les enfants des hommes, c'est celui qui prépare le chemin au Bon Dieu.
Il y a une grande, une monstrueuse erreur qui nous est commune à tous, et que nous n'arriverons jamais à déraciner complètement. Cette erreur la voici : nous nous imaginons toujours que nous allons faire quelque chose par nous-même, nous comptons plus ou moins sur nos propres forces. Mais par nous-même, comme le dit Notre Seigneur en un autre endroit de son Évangile (Luc 12, 25), nous ne sommes pas capables d'ajouter trente centimètres à notre taille. Ceci est vrai en tout mais c'est surtout vrai en ce qui concerne la vie d'oraison, la vie intérieure. Nous ne pouvons pas nous donner les grâces dont nous avons besoin, grâces de lumière et d'amour, grâces de force et de douceur, nous sommes des mendiants et pis que cela, car nous ne sommes pas même capables, souvent, d'exprimer nos besoins, de les connaître ; il n'est personne d'entre nous qui n'ait sur ce point, une expérience cruelle et décisive.
Cette vie d'oraison, cette lumière et cette force surnaturelles qui nous permettraient de vivre continuellement dans la présence et dans l'amitié de Dieu, c'est pourtant là ce que nous désirons tous avoir. Et de fait, il nous est indispensable de l'acquérir si nous voulons réaliser l'idéal que nous nous sommes proposé en entrant en Chartreuse. Mais si, comme nous venons de l'affirmer, nous ne pouvons pas nous la procurer par nous-même, qu'allons-nous faire ? nous croiser les bras ? Non, pas tout à fait, nous allons faire ce que fit saint Jean-Baptiste ; préparer la voie à Notre Seigneur.
Et remarquez bien, ceci n'est pas un petit travail, ni une tâche facile que l'on peut entreprendre à ses moments perdus et achever sans trop d'efforts. Nous ne pouvons pas du tout nous donner ces grâces, mais nous pouvons nous préparer à les recevoir, nous devons nous y préparer en écartant les obstacles : et ceci, c'est à la fois un travail de force et de patience auquel chacun de nous doit s'appliquer sans cesse. Et c'est un travail qui exige de la générosité, comme Notre Seigneur nous le dit, en parlant encore de saint Jean-Baptiste : depuis que la voie du ciel est ouverte, on peut le conquérir, mais à condition de se faire violence et de ne pas se ménager. « Depuis saint Jean-Baptiste, le Royaume du Ciel souffre violence, et ce sont les violents qui l'emportent de force » (Matthieu 11, 12) Voilà donc notre tâche bien définie : préparer le chemin à Notre Seigneur en nous faisant violence et en triomphant de nous-même.
Mais celui dont nous voulons prendre aujourd'hui une leçon – saint Jean-Baptiste – précise encore un peu ce que doit être ce travail que nous opérerons dans nos âmes. Voici ses paroles : « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert : Préparez les chemins du Seigneur, nivelez ses sentiers, toute vallée doit être remplie, toute montagne et toute colline doivent être aplanies. Ce qui est courbé doit être redressé, et ce qui est inégal doit devenir égal » (Luc 3).
Réfléchissons un peu à ces paroles : que voulait dire le mystérieux précurseur, nourri de miel sauvage et de sauterelles, en quel sens devons-nous aplanir les sentiers de notre âme, combler nos vallées, raser nos montagnes ? Comment égaliser notre âme pour que Notre Seigneur puisse facilement y venir, y pénétrer et, s'y établir ?
Les inégalités de notre âme qui la rendent difficilement pénétrables au souffle de l'Esprit saint, et qui entravent par conséquent le développement de notre vie intérieure, ce sont nos affections et nos penchants déréglés, tout amour et toute haine, toute joie et toute douleur qui ont pour objet la créature et qui, par conséquent, nous détournent de Dieu. Disons d'abord quelques mots de l'affection que nous pouvons ressentir dans nos relations extérieures : amitié pour des personnes ou attachement à des choses.
Sans doute, il ne nous est pas défendu d'aimer nos frères, nous avons même le devoir de les aimer. Il ne nous est même pas défendu, au sens strict du mot, d'aimer un confrère plus qu'un autre. Mais il est certain néanmoins que, pour des contemplatifs, l'idéal de l'amour pur et désintéressé, c'est d'aimer tous les hommes de tout son cœur, sans même nous demander si l'un nous plaît plus que les autres, selon ce qui est dit dans l'Évangile : « Soyez comme votre Père céleste qui fait luire son soleil sur les bons comme sur les méchants ».
Quand nous ressentons une affection particulière, demandons-nous avec loyauté pourquoi nous aimons ce confrère plutôt que les autres ? Nous ne tarderons pas, dans la grande majorité des cas, à découvrir que le fond de notre préférence n'est autre chose que l'amour-propre ; c'est parce que ce confrère est plus gentil avec nous, parce qu'il a confiance en nous, parce que les relations avec lui sont plus agréables, parce que lui-même nous témoigne de l'affection en retour. Toutes raisons qui se ramènent plus ou moins à l'amour-propre et qui n'auraient aucune prise sur nous si nous étions vraiment surnaturels et si nous avions donné totalement notre cœur au Bon Dieu. Il est évident que de telles affections gênent nos rapports avec Dieu, qu'elles diminuent la ferveur et la profondeur de notre vie spirituelle. Celui qui aime vraiment les hommes, les aime tous en Dieu, d'un amour trop immense pour pouvoir s'attacher à l'un ou à l'autre. Notez-le bien, cette indifférence du contemplatif est tout autre que l'indifférence de celui qui est trop égoïste pour aimer. L'égoïste a le cœur trop petit pour aimer autre chose que lui-même ; le contemplatif a le cœur trop grand pour s'attacher à autre chose qu'à Dieu.
Si notre cœur, fait pour Dieu, est trop grand pour s'attacher à un homme, à plus forte raison est-il trop grand pour s'attacher à une chose. Pourtant, il arrive souvent que nous perdions notre équilibre intérieur parce que nous tenons à un objet ou, plus souvent encore, à une occupation. C'est pour nous surtout, moines contemplatifs, c'est pour nous, Chartreux, que saint Paul a donné ce conseil : « de faire les choses comme ne les faisant pas » (1 Corinthiens 7, 30). Le défaut contre lequel il veut nous mettre en garde présente pour nous, me semble-t-il, deux formes principales : attachement à un travail qui nous a été confié par nos supérieurs, ou bien recherche curieuse d'une occupation étrangère à notre travail.
Sur la première forme, je ne crois pas nécessaire de m'étendre ; nous n'avons que trop souvent des exemples de religieux avec lesquels on doit prendre toutes sortes de ménagements, pour savoir si tel ou tel travail, telle ou telle charge leur plaît, si on peut les changer d'obédience sans qu'ils ne perdent courage...
Comprenez bien ce que je veux dire : nous pouvons, et nous devons même faire connaître à nos supérieurs nos besoins et aussi nos capacités. Mais il n'en est pas moins vrai que nous devons être toujours prêts à faire le sacrifice de nos préférences personnelles, dès que nous sentons que Dieu nous le demande.
Sur ce point, nous nous ressemblons malheureusement tous et notre pauvre nature humaine s'attache comme une ancre à tout ce qu'elle rencontre. Voici une autre forme que prend souvent notre attachement à la terre : les religieux qui ne sont pas très perdus en Dieu éprouvent de temps en temps des accès de curiosité qu'il est naturellement plus ou moins difficile de satisfaire pour un objet ou pour un autre. Tel veut un livre, tel autre veut écrire à diverses personnes, etc. Une telle curiosité crée dans l'âme une préoccupation et par conséquent, un trouble. L'âme n'est plus égale, elle n'est plus calme et sereine et Notre Seigneur s'en va. Il faut de toute urgence faire ce que saint Jean-Baptiste nous conseille de faire : « niveler l'âme, aplanir les sentiers du Seigneur ».
Ce que nous avons dit jusqu'ici concerne notre attachement aux satisfactions extérieures, mais il est d'autres plaisirs auxquels notre amour-propre s'attache d'une façon plus subtile et bien dangereuse encore pour la solidité de notre vie spirituelle. Ce sont les consolations, les douceurs, les accès de ferveur et de grâces sensibles que beaucoup de personnes reçoivent lorsqu'elles commencent leur vie intérieure. On se met en présence de Dieu, on fait le chemin de la Croix, on dit les litanies de la Sainte Vierge et le cœur est tout chaud, tout attendri. On a des instants délicieux en présence du Saint Sacrement : on se sent plein de feu et d'ardeur pour le service du Bon Dieu. Malheureusement, de tels états ne durent pas ; d'abord, ils sont intermittents et puis, au bout de quelques mois ou de quelques années, on s'aperçoit que l'on devient plus froid et plus sec et on se demande si c'est la vie intérieure qui a diminué et si l'on est encore dans l'amitié du Bon Dieu.
Mais là aussi, il faut se rappeler que les joies, même ces joies très pures, ne sont encore que des accidents de l'âme : il ne faut jamais leur accorder qu'une importance secondaire. Sans doute, lorsque le Bon Dieu nous envoie de telles douceurs et de tels élans, il faut les accepter avec reconnaissance et nous efforcer d'en profiter en étant bien fidèles et bien généreux. Mais il faut bien savoir que ces grâces ne constituent pas la sainteté ni la vie intérieure. Si nous les avons utilisées comme nous le devons, elles s'en iront pour faire place à des grâces plus profondes, à un attachement bien plus pur et plus solide de la foi et de la volonté qui étreignent Dieu dans la sécheresse et dans les ténèbres avec une obstination passionnée. Celui-là qui vit ainsi sans rien sentir peut-être que le souffle glacé des tentations et des doutes, mais fidèle, immobile, cramponné en quelque sorte à Dieu : celui-là ressemble vraiment au Divin Crucifié, c'est un enfant de Dieu. Il amasse des trésors de lumière pour la vie éternelle et, le jour où le vrai visage des hommes sera enfin révélé, les anges s'inclineront devant sa beauté !
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« Comblez les vallées, rendez droits les sentiers du Seigneur... » Nous avons dit ce qu'il fallait entendre par la destruction et le nivellement des montagnes de notre âme ; voici maintenant ce qu'il faut comprendre sans doute quand saint Jean-Baptiste nous parle de combler les vallées : il s'agit, me semble-t-il, de nos aversions et de nos rancunes, de nos craintes et de nos tristesses, en un mot, de tous les sentiments douloureux de l'âme. Il faut aussi les maîtriser et les surmonter afin que la procession invisible de la grâce divine puisse traverser sans obstacle le chemin de nos cœurs.
Il est à peine besoin de s'étendre sur ces côtés négatifs de l'indifférence et de l'égalité surnaturelle où nos âmes doivent être établies, car ce que nous avons dit des dangers que présentent les joies naturelles ou les désirs humains, et des misères qu'entraînent ces passions, nous pourrions naturellement le répéter des sentiments opposés. Ce qui est nuisible à l'âme, ce n'est pas précisément la joie ni la douleur, c'est la sensibilité aux choses de ce monde.
Il y a, nous dit saint Paul, une tristesse selon Dieu, et une tristesse selon la chair. Quand on pense que l'on a tant offensé Dieu, et que l'on a si peu fait pour Sa gloire, quand on a conscience des millions d'offenses qui sont faites sans cesse à la divine Majesté, assurément on souffre. Mais c'est une souffrance calme et sereine qui n'enlève pas à l'âme sa paix. Elle nous pousse et nous donne des forces pour le service de Dieu. C'est elle qui fait les religieux humbles et généreux, les âmes expiatrices et réparatrices. C'est de cet état d'âme que saint Paul a dit : la tristesse selon Dieu donne l'esprit de pénitence (2 Corinthiens 7, 10).
Mais la tristesse selon le monde, ajoute-t-il, donne la mort. La tristesse selon le monde, c'est celle qui vient de l'amour-propre blessé ou privé des biens qu'il convoite. Un supérieur nous fait une observation un peu dure ou nous a refusé quelque chose. Un confrère a cru devoir nous dénoncer alors que nous étions en faute... Aussitôt, notre cœur se révolte, il nous vient toutes sortes de pensées mauvaises et si nous n'y prenons pas garde, si nous ne réagissons pas énergiquement, nous sentons bientôt notre âme toute troublée, et Dieu nous quitte. S'abandonner à de tels états d'amertume aussi bien que se laisser aller à la mélancolie des souvenirs et des regrets, ce sont pour un religieux, des fautes qui manifestent un manque de vie intérieure, des relations bien relâchées et bien ralenties avec le Bon Dieu, et qui promettent, si on les renouvelle, de refroidir et finalement d'éteindre ce qui peut rester encore dans l'âme du foyer primitif de la piété et de la ferveur.
Faisons, en passant, une mention spéciale à la mauvaise humeur. Un moine, un cœur qui s'est donné vraiment à Dieu, ne doit jamais se fâcher. Si nous nous fâchons, c'est toujours pour des motifs d'amour-propre. Les injures que nous croyons subir, l'indignation contre les défauts des autres, la révolte devant les injustices et les calomnies dont nous sommes l'objet : tout cela n'existerait pas si vraiment nous avions donné tout notre cœur à Jésus, et si nous ne cherchions plus nos aises, nos consolations et les mesquines satisfactions de notre petite personne.
Et il est encore une tristesse que nous ne devons pas laisser pénétrer dans notre âme, une tristesse plus profonde et plus dangereuse que toute autre, sans doute, parce qu'elle est plus intime. C'est le découragement. Vous n'ignorez pas que la purification de l'âme s'opère par une série d'épreuves intérieures ou extérieures, qui sont d'autant plus bienfaisantes qu'elles sont supportées avec plus de courage. Comment supporter une épreuve de façon à ce que nous en sortions plus purs, plus forts, plus unis à Dieu ? En ne la laissant pas pénétrer jusqu'au fond de notre âme : en lui disant non.
Non ! amertumes, scrupules écrasants, doutes sur ma prédestination, fatigue spirituelle, dégoût, écœurements, lassitudes, ténèbres, obscurités, purgatoires et enfers intérieurs, non ! vous ne ferez pas reculer ma confiance.
Je ne sens plus rien, je ne vois plus rien, mais je veux quand même croire et espérer en Dieu.
Je resterai fidèle à ma vocation et à mon idéal de dévouement et d'abandon à Dieu, quand bien même la tempête spirituelle soufflerait dix fois plus fort.
Je connais des âmes qui, pendant des années, ont lutté de cette façon contre le doute, le scrupule et l'angoisse, qui se sont forgé ainsi une trempe d'acier et qui, aujourd'hui, dans la joie de l'union profonde et continue avec Dieu, bénissent ces années de tourments qui semblaient ne devoir jamais finir et les ont préparées et mûries pour la béatitude présente.
Mais je sais que de telles promesses ne soulagent que bien faiblement l'âme aux prises avec ces orages. Tel est précisément le caractère qui fait la dureté de ces épreuves : aucune aide extérieure ne peut nous soulager et nous sommes en quelque sorte certains que cela ne finira jamais. Souvenez-vous seulement que plus nous sommes vigilants et énergiques, pour refuser l'entrée de notre cœur à ces souffles de désespoir, plus le démon se fatigue vite et plus la moisson de grâces sera grande lorsque se lèvera de nouveau le soleil de la paix.
Car c'est là l'exemple et le conseil muet que nous a donnés le Précurseur : couper court et attaquer le mal par sa racine. C'est ainsi qu'il a fait lui-même : abandonnant très jeune le monde, sa famille, ses biens et ses amis pour s'en aller vivre tout seul au désert. On ne dira jamais assez combien ceci est important dans les travaux et les luttes de la vie intérieure : surveiller les commencements, ne pas faire de petites concessions. Dès qu'on surprend une mauvaise tendresse ou une pensée méchante, vite, faisons comme saint Jean-Baptiste, détournons-nous et retirons-nous courageusement dans la solitude intérieure où Jésus nous attend. Ne jouons pas, ne badinons pas avec les pensées sensuelles ou avec les pensées de découragement : soyons debout à la porte de notre propre cœur, comme un soldat armé d'une épée à deux tranchants, et ne laissons rien passer qui ne porte le cachet du surnaturel et la marque du divin.
Ce principe est si important que je voudrais le graver dans vos mémoires par quelques exemples. Considérez un fleuve à sa source : qu'il est facile d'en détourner le cours ! Un enfant peut le faire en creusant une petite rigole dans la terre. Mais si l'on attend que le fleuve ait coulé pendant 50 kilomètres, il devient humainement impossible de changer sa direction. Il en est de même des mauvaises pensées. Lorsqu'elles viennent à peine de naître, il suffit d'un peu de volonté pour détourner l'attention. Mais si l'on attend qu'elles aient envahi l'âme et qu'elles l'aient emplie de leurs flots impurs, entraînant concession après concession et faute après faute, certes, ce sera une toute autre affaire que de s'en débarrasser.
Saint Jean-Baptiste a jugé sans doute que l'homme dans le monde est semblable à un arbre planté dans une mauvaise terre. Si on l'arrache tout petit et qu'on le transporte dans la bonne terre, il croîtra et donnera du fruit. C'est ce qu'il fit pour lui-même en quittant le monde si jeune. Il est si facile d'arracher une petite pousse de sapin : mais arracher un grand sapin c'est impossible. Si l'arbre a été planté dans un lieu défavorable où il a pris une mauvaise direction, et qu'on a attendu trop longtemps pour le transplanter, il ne reste plus qu'une chose à faire : le couper et le jeter au feu. Car Notre Seigneur nous en avertit : tout arbre qui ne donne rien de bon pour la vie éternelle sera jeté au feu (Matthieu 3, 10).
Imitons donc ce saint, sauvage et doux, ce mangeur d'insectes et de miel qui fut en quelque sorte le premier Chartreux ; soyons vigilants, énergiques et prompts dans la lutte avec nous-mêmes, coupons court à ce qui nous empêche de vivre unis au bon Dieu. On peut dire que cet amour des solutions radicales est caractéristique de l'esprit monastique et surtout de l'esprit cartusien. Et c'est, au fond, ce qu'il y a de plus habile. Car il est plus facile de renoncer carrément, totalement, d'un seul coup, à ce qui nous trouble et nous gêne, (par exemple, à une curiosité, à un désir de vanité) que de vouloir le satisfaire à moitié tout en restant dans l'amitié de Dieu. Une âme divisée c'est une âme malheureuse. Ceux qui ne pensent pas du tout à Dieu peuvent goûter les grossières jouissances des sens. Ceux qui se donnent totalement au Bon Dieu sont heureux comme des oiseaux, comme des enfants, comme des anges, parce qu'ils n'ont plus de soucis. Mais ceux qui veulent donner tout en gardant, être à la fois au Bon Dieu et à eux-mêmes, avoir les consolations de Jésus et encore d'autres consolations, ceux-là sont toujours inquiets, hésitants, troublés. Ils ne peuvent pas être heureux. Ainsi donc, pour réussir dans la vie intérieure comme dans toute chose, retenez ces deux conseils : surveiller les commencements et les principes et ne jamais prendre de demi-mesures.
Pour terminer, disons un mot de ce qui se produit dans l'âme lorsqu'elle a suivi fidèlement le conseil de saint Jean-Baptiste et qu'elle s'est purifiée des joies et des douleurs de l'amour-propre, lorsqu'elle ne se laisse plus entraîner par les plaisirs petits ou grands ni abattre par les chagrins et les contrariétés.
Ces affections et ces passions, ces attendrissements sur nous-mêmes, ou sur d'autres, ces désirs et ces amertumes avaient fait perdre à notre âme sa sérénité : elle était agitée de toutes sortes de mouvements qui ne permettaient plus à la lumière de la traverser.
Maintenant, nous l'avons établie dans le calme et voyez : c'est comme une eau qui, tout à l'heure, était agitée et troublée, et qu'on laisse en repos quelques instants. Le trouble disparaît peu à peu ; elle retrouve sa limpidité, la lumière du soleil la traverse de nouveau et s'y réfléchit comme dans un cristal. Ainsi fait la lumière de Dieu dans l'âme où s'est apaisé le tumulte des passions égoïstes : cette âme retrouve la paix et la confiance et la douce lumière de la foi. La voici de nouveau toute claire et franche comme l'eau pure, loyale avec Dieu et avec elle-même, humblement bienfaisante, douce, charitable pour les autres dans les petites choses comme dans les grandes.
Nous autres solitaires, nous pouvons faire beaucoup pour la gloire du Bon Dieu et le salut des âmes, simplement en offrant au Bon Dieu un cœur calme, pacifié par le sacrifice, où Dieu puisse venir Se reposer comme le rayon de soleil dans le cristal, Se reposer, dis-je, Se multiplier en quelque sorte, et rayonner en clarté de foi et en consolation d'espérance sur les âmes qui nous sont proches et sur celles qui nous sont lointaines, dans ce monde et dans l'éternité.

Un Chartreux, in Écoles de silence