mercredi 11 avril 2018

En acclamant... Suger, Comment fut construit Saint-Denis



La puissance admirable d'une singulière et suprême raison harmonise et fait s'accorder l'inégalité des choses divines et humaines : les choses qui semblent s'opposer les unes aux autres par l'infériorité de leur origine et la contrariété de leur nature, elle seule les réunit par la douce convenance d'une mesure et d'une harmonie supérieure. Ceux qui se glorifient d'avoir part à cette suprême et éternelle raison, comme si leur esprit pénétrant siégeait en une sorte de tribunal, s'efforcent d'accorder sans cesse les choses semblables avec les choses dissemblables, de rendre la justice entre des choses contraires, et, avec l'aide de la charité, ils puisent à la source de l'éternelle raison et de l'éternelle sagesse le moyen de remédier à leur guerre intestine et à leur révolte intérieure : aux choses du corps, ils préfèrent celles de l'esprit, à celles qui passent celles qui demeurent ; ils rejettent la tyrannie et tous les embarras de la sensualité corporelle des sens extérieurs ; ils s'affranchissent de leur oppression, élèvent le regard vigoureux de leur esprit, le fixent sur l'espoir de la récompense éternelle et ne sont plus soucieux que de l'éternité : ils oublient les désirs charnels pour ne plus admirer que le spectacle des réalités éternelles, et ils se réjouissent d'être unis un jour, par le mérite d'une conscience glorieuse, dans la béatitude éternelle, à la suprême raison, selon la promesse du Fils unique de Dieu : Dans la patience, vous posséderez vos âmes ! 1
Mais cet effort, l'humanité, déprimée par la corruption de sa condition première et gravement blessée, ne le soutiendrait pas longtemps, embrassant le présent au lieu d'attendre l'avenir, si la largesse abondante de la suprême et divine charité ne se chargeait avec miséricorde d'aider l'intelligence humaine à y parvenir. Aussi est-il écrit : La miséricorde de Dieu est sur toutes ses œuvres 2. C'est pourquoi, avec tous les autres, nous osons confesser en toute vérité que sa seule miséricorde nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation du Saint Esprit ; nous nous efforçons d'autant plus, selon tout notre vouloir et tout notre pouvoir, de lui offrir, avec une dévotion suppliante, selon qu'il nous en fera la grâce, l'holocauste agréable d'un esprit purifié ; afin que lui qui le peut comme Dieu, qui le doit comme créateur, si nous ne lui résistons pas, aplanisse en nous cette inégalité dangereuse, dissolve les inimitiés de cette contrariété intérieure que nous avons encourue en perdant son amitié lors de la prévarication originelle ; qu'il nous accorde ce bienfait par l'ineffable charité qui le fit unir d'une manière inséparable sa divinité à notre humanité captive ; qu'il calme les mouvements de notre chair pesante, qu'il apaise le tumulte de nos vices, qu'il pacifie les éléments contraires de notre habitacle intérieur ; que, libres de corps et d'esprit, nous puissions lui offrir un service agréable, que nous puissions prêcher et proclamer la noble église à laquelle Il nous a préposé et ses immenses bienfaits à notre égard : de crainte que si nous restions muets dans sa louange nous ne voyions, à cause de cela, cesser ses bienfaits, et que nous n'entendions cette parole terrible : Il ne s'est trouvé personne pour revenir et rendre gloire à Dieu 3.
Justifiés par la foi, ayant la paix intérieure, selon l'Apôtre, parce que nous avons la paix avec Dieu, proclamons donc ici, à la manière de ceux qui, pour les remercier, rapportent à leurs donateurs les biens qu'ils ont reçus d'eux, un seul des bienfaits — mais il est singulier entre tous — de la divine largesse : à savoir la consécration glorieuse et digne de Dieu de cette sainte église et la translation de nos très précieux maîtres et apôtres Denis, Rustique, Éleuthère et des autres saints sur le patronage desquels nous nous appuyons. Nous avons donc entrepris de consigner par écrit, pour le porter à la connaissance de nos successeurs, pour quelle cause, selon quel ordre, avec quelle solennité et avec quelles personnes tout cela s'est accompli, afin de rendre à la divine propitiation, selon notre pouvoir, de dignes actions de grâces pour un si grand bienfait, et d'obtenir auprès de Dieu l'intercession opportune de nos saints protecteurs, tant à cause de tout le soin dépensé au service d'un tel ouvrage qu'en raison du souvenir d'une si grande solennité.
Le glorieux et fameux roi des Francs, Dagobert, était célèbre dans l'administration de son royaume pour sa magnanimité vraiment royale. Il était également dévoué à l'Église de Dieu. Fuyant un jour la colère intolérable de son père Clothaire le Grand, il s'aperçut que les images des Saints Martyrs qui reposent ici, comme des hommes vénérables, très beaux et ornés de vêtements blancs, lui demandaient son service, mais lui promettaient en retour de lui accorder aussitôt leur aide en paroles et en actions ; il ordonna donc, dans un sentiment admirable, de construire la basilique des Saints avec une munificence royale. Il y plaça une variété étonnante de colonnes de marbre, il l'enrichit de trésors abondants d'or et d'argent très pur d'un prix inestimable ; il fit suspendre aux parois, aux colonnes et aux arcs, des tentures recouvertes d'or et ornées de pierres précieuses multiples et variées, au point que cette église semblât l'emporter sur la décoration des autres : elle resplendissait de toutes manières d'une splendeur incomparable, elle était ornée de toutes les beautés terrestres, elle brillait d'un éclat inappréciable ; une seule chose lui manquait, c'était d'être aussi vaste qu'il l'eût fallu ; non qu'il eût manqué quelque chose à la dévotion ou à la volonté de Dagobert, mais sans doute parce qu'en ce temps-là, dans la primitive Église, aucune église n'était ou plus grande ou égale ; c'était peut-être aussi pour que, l'église étant plus petite, l'éclat de l'or et la splendeur souriante des pierres précieuses fussent plus proches des yeux et répandissent dans les regards un bien-être plus vif et plus agréable que s'ils avaient brillé de loin. Mais à cause de cette remarquable exiguïté, la basilique eut ensuite à subir bien des inconvénients, à mesure que croissait le nombre des fidèles qui venaient fréquemment implorer le suffrage des Saints : il arriva souvent, aux jours de solennité, que l'église débordait par toutes ses portes du trop-plein des foules accourues ; non seulement ceux qui arrivaient ne pouvaient pas entrer, mais ceux qui avaient pu entrer se voyaient expulsés par la poussée des arrivants. On put voir quelquefois, chose étonnante, que ceux qui s'efforçaient d'entrer pour vénérer et baiser les saintes reliques du Clou et de la Couronne du Seigneur provoquaient l'opposition de la foule déjà entassée dans l'église ; parmi tant de milliers de gens, personne ne pouvait plus remuer même les pieds, et chacun, immobilisé par cette pression et comme transformé en statue de marbre, ne pouvait plus que crier sa stupeur et que vociférer. L'embarras des femmes était si grand et si intolérable que, dans cette mêlée d'hommes vigoureux, elles étaient écrasées comme sous une presse, leurs faces exsangues exprimaient l'image de la mort, elles poussaient des cris terribles comme si elles enfantaient, et plusieurs d'entre elles, lamentablement pâles, étaient, avec le secours de quelques hommes charitables, élevées au-dessus des têtes des hommes, ne pouvant avancer en marchant sur le pavé ; il arrivait aussi que beaucoup d'entre elles rendent leur dernier soupir dans le pré des frères, au désespoir de tous. Les frères eux-mêmes, qui présentaient les insignes de la Passion du Seigneur à ceux qui arrivaient, succombaient à leur cohue et à leurs disputes et, ne pouvant s'échapper autrement, s'enfuirent bien des fois avec les reliques par les fenêtres. Lorsque, dans mon enfance, je recevais à l'école du monastère l'éducation des frères, j'entendais raconter tout cela : j'en souffris étant jeune, alors que je n'appartenais pas encore au monastère ; aussi, parvenu à maturité, je désirai avec ardeur y remédier. Et lorsqu'il plut à Celui qui m'a choisi dès le sein de ma mère d'appeler par sa grâce ma petitesse, même contre mes mérites, à diriger l'administration de cette sainte église, ravi à la pensée de remédier, par la seule et ineffable miséricorde du Dieu tout puissant, aux inconvénients susdits et aidé du suffrage des Martyrs nos maîtres, nous nous sommes proposé de toute l'affection de notre esprit de hâter l'agrandissement de ce lieu : nous ne pouvions ni penser ni nous employer à une opportunité aussi grande, aussi nécessaire, aussi utile, aussi honnête.
Sur la façade antérieure, du côté de l'Aquilon, le porche étroit de l'entrée principale était de part et d'autre rétréci par des tours jumelles qui n'étaient ni élevées ni très utiles, mais qui menaçaient ruine. Nous commençâmes donc à travailler énergiquement dans cette partie du bâtiment : il importait de donner à ces tours jumelées un très robuste fondement matériel et ce fondement spirituel plus solide encore dont il est dit : Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, à savoir le Christ Jésus 4. Muni du conseil inestimable du Christ et de son irréfragable secours, nous avons progressé dans cet œuvre si grand et si coûteux au point que, dépensant d'abord peu, puis beaucoup et de plus en plus, rien ne nous fit jamais défaut ; au contraire, dans l'abondance, nous étions contraints d'avouer : Toute notre suffisance vient de Dieu 5. Une nouvelle carrière de matériau très solide, et telle que personne n'en avait jamais découvert de semblable en ces régions, nous servit beaucoup, par la grâce de Dieu. Cimentiers, tailleurs de pierres, sculpteurs et autres ouvriers habiles se succédaient en grand nombre ; grâce aux uns et aux autres, la divinité achevait ce que nous craignions de ne pouvoir mener à bien, elle nous manifestait sa volonté en nous réconfortant et en nous procurant d'une façon inattendue tout ce qui était nécessaire. Je m'assurai que dans les grandes choses comme dans les détails les ressources de Salomon n'auraient pas plus suffi à son temple que nos ressources au nôtre, si le même auteur du même œuvre n'avait préparé à ses serviteurs tout ce qu'il leur fallait. L'identité de l'auteur et de l'œuvre fait la suffisance de l'ouvrier.
Dans les travaux de ce genre, il faut d'abord avoir souci de la convenance et de la cohérence de l'ancien et du nouvel œuvre. Où trouverais-je des colonnes de marbre ou équivalentes à du marbre ? J'y pensais, j'y réfléchissais, je cherchais dans les régions les plus diverses et les plus éloignées, et je ne trouvais rien. Il ne se présentait à mon esprit anxieux qu'une seule solution : aller à Rome ; dans le palais de Dioclétien, en effet, et dans les autres thermes, nous avions souvent admiré des colonnes de marbre : les faire venir par une flotte sûre à travers la mer Méditerranée, puis à travers la mer d'Angleterre, et de là par le cours sinueux de la Seine, les obtenir ainsi à grands frais de nos amis et même de nos ennemis les Sarrasins, à proximité desquels il faudrait bien passer : telle était la solution que, pendant de nombreuses années et à force de vaines recherches, nous envisagions avec angoisse, lorsque soudain la large munificence du Tout-Puissant condescendit à nos travaux et, à l'étonnement de tous, nous révéla, par le mérite des Saints Martyrs, des blocs de marbres si convenables et si excellents que nous n'en pouvions rêver de meilleurs. Aussi avons-nous jugé important de rendre, pour un si grand remède à nos travaux, des actions de grâces d'autant plus ferventes que la miséricorde divine avait daigné nous apporter, contre tout espoir humain, un secours aussi opportun dans un endroit aussi commode. En effet, le lieu de cette carrière admirable, situé près du château de Pontoise, était à la limite de nos terres et tout proche d'une vallée profonde creusée non par la nature, mais par l'industrie humaine ; depuis toujours, elle offrait à ceux qui y travaillaient le prix des masses de pierre qu'on en tirait, mais on n'en avait encore rien sorti de beau ; nous aimions à penser qu'elle réservait le début d'une si grande utilité pour un édifice si grand et si divin, comme des prémices pour Dieu et pour ses Saints Martyrs. À chaque fois que de la déclivité profonde on retirait des colonnes nouées par des cordes, nos gens et ceux des lieux voisins, tous dévoués, nobles et manants, les tiraient, attachés par des cordes aux bras, à la poitrine et aux épaules, faisant l'office d'animaux de trait ; à travers la pente du milieu du camp, les divers officiers, ayant abandonné les instruments de leurs propres fonctions, offrant leurs forces à la difficulté de la route, venaient au secours, apportant au service de Dieu et de ses Saints toute l'aide qu'ils pouvaient. Aussi arriva-t-il un noble miracle, digne d'être rapporté, que nous avons appris de ceux qui en furent les témoins et que nous avons décidé de consigner par la plume et l'encre à la louange du Tout-Puissant et de ses Saints.
Un jour que la pluie abondante avait laissé le ciel couvert d'une épaisse couche de ténèbres, les chariots arrivèrent à la carrière ; mais, à cause de la pluie, ceux qui avaient coutume d'aider au travail s'étaient absentés ce jour-là. Les bouviers les cherchaient et se plaignaient d'être réduits à l'oisiveté et de ce que les ouvriers, par leur retard, suspendaient les travaux ; ils crièrent tant et si bien que quelques personnes sans force, auxquelles se joignirent des enfants – en tout dix-sept personnes dont un prêtre, si je ne me trompe –, vinrent en hâte à la carrière. Ils prirent l'une des cordes qui étaient là et l'attachèrent à la colonne, mais laissèrent par terre une autre corde attachée à un pieu. Aussi personne ne pouvait-il tirer la colonne. Alors, animé d'un zèle pieux, le petit troupeau s'écria : « Saint Denis, aidez-nous, s'il vous plaît, et chargez-vous vous-même du pieu qui nous manque. Si nous ne pouvons rien, vous ne pourrez pas nous l'imputer ». Et aussitôt, d'une poussée vigoureuse, non par eux-mêmes, ce qui eût été impossible, mais par la volonté de Dieu et le suffrage des Saints qu’ils invoquaient, ils retirèrent des profondeurs de la vallée cette colonne que cent quarante ou au moins cent personnes avaient coutume d'en retirer avec peine, et ils la conduisirent en chariot jusque sur le chantier. Le bruit se répandit dans tout le voisinage que cette construction était agréable à Dieu puisque, pour la louange et la gloire de son nom, il daignait aider les ouvriers par des secours extraordinaires comme celui-là.
Un autre noble fait, digne de mémoire, mérite d 'être rapporté et prêché avec autorité. L'œuvre était achevé en grande partie et le plancher de l'ancien et celui du nouvel édifice étaient réunis ; nous étions délivrés de la crainte que nous avions eue longtemps à cause des vastes lézardes qu'il y avait dans les anciens murs ; nous voulions, dans la joie, niveler la brisure des chapiteaux et des bases qui portaient les colonnes. Pour trouver des poutres, nous avions consulté les ouvriers en bois tant chez nous qu'à Paris, et ils nous avaient répondu qu'à leur avis dans ces régions, à cause du manque de forêts, on n'en pourrait trouver, et qu'il faudrait en faire venir de la région d'Auxerre. Ils étaient tous d'accord en cela ; mais nous, nous étions accablé à la pensée d'un si grand travail et du long retard qu'il ferait subir à l'œuvre ; une nuit, au retour des matines, je me mis à penser dans mon lit que je devrais aller moi-même parcourir les bois des environs, regarder partout et abréger ces délais et ces travaux si je pouvais trouver des poutres. Aussitôt, laissant de côté tous les autres soucis, je partis de grand matin avec des charpentiers et la dimension des poutres, et je me dirigeai rapidement vers la forêt de Rambouillet. Traversant notre terre de la vallée de Chevreuse, je fis appeler nos sergents et ceux qui gardaient nos terres, et tous ceux qui connaissaient bien les forêts, et, les adjurant sous la foi du serment, je leur demandai si nous aurions des chances de trouver par là des poutres de ces dimensions. Ils se mirent à sourire, et s'ils avaient pu, certes, ils auraient éclaté de rire, s'étonnant de ce que nous ignorions que dans toute cette terre il n'y avait rien de tel à trouver, surtout depuis que le châtelain de Chevreuse, Milon, qui était notre homme et qui tenait de nous, avec un autre, la moitié de la forêt, et qui avait longtemps soutenu des guerres avec le roi et avec Amaury de Montfort, n'avait rien laissé intact ou en bon état, ayant lui-même construit des tours de défense à trois étages. Quant à nous, nous rejetions tout ce que ces gens nous disaient et, avec une confiance audacieuse, nous commençâmes à parcourir toute la forêt ; vers la première heure, nous trouvâmes une poutre de dimension suffisante. Que fallait-il de plus ? Jusqu'à none ou un peu plus tôt, à travers la futaie, à travers l'épaisseur des forêts, à travers les buissons d'épines, à l'étonnement de tous ceux qui étaient présents et qui nous entouraient, nous désignâmes douze poutres : c'était le nombre qu'il nous fallait ; nous les fîmes porter avec joie à la sainte basilique et placer sur la couverture du nouvel œuvre, à la louange et à la gloire du Seigneur Jésus qui se les était réservées, ainsi qu'à ses martyrs, ayant voulu les protéger de la main des voleurs. Car la largesse divine, qui a décidé de tout ménager, de tout donner « selon le poids et la mesure », ne fut ni plus ni moins généreuse qu'il ne fallait, et il ne fut plus possible de trouver désormais d'autres poutres.
Constamment animé par de si grands et de si manifestes prodiges, nous nous sommes employés avec instance à l'achèvement de l'édifice, nous demandant comment, par quelles personnes et avec quelle solennité il serait consacré au Dieu tout-puissant. Nous finies appel à Hugues, archevêque de Rouen et homme remarquable, et à d'autres vénérables évêques, Eudes de Beauvais, Pierre de Senlis, pour s'en acquitter ; et nous chantions une louange abondante au milieu d'un très grand concours de peuple et de diverses personnes du clergé. Les évêques procédèrent d'abord à la bénédiction de l'eau au milieu du nouveau bâtiment ; ils sortirent avec la procession par l'oratoire Saint-Eustache à travers la place que de toute antiquité on appelle Pannetière, parce qu'on y trouvait de tout à vendre et à acheter ; ils revinrent d'un autre côté, par la porte d'airain qui ouvre sur le cimetière sacré, et ils achevèrent en répandant sur le saint lieu l'onction de l'éternelle bénédiction et du saint chrême, en consacrant et en montrant le vrai corps et le sang du souverain pontife Jésus-Christ et en accomplissant très dévotement tout ce qui convient au sanctuaire. Ils dédièrent aussi l'oratoire supérieur, qui est très beau et digne d'être la demeure des anges, qui s'élève en l'honneur de la Sainte Mère de Dieu, Marie toujours vierge, de saint Michel archange et de tous les anges, ainsi qu'en souvenir de saint Romain, qui repose là, et en souvenir de nombreux saints dont les noms s'y trouvent inscrits ; ils dédièrent l'oratoire inférieur qui, du côté droit, s'élève en l'honneur de saint Barthélemy et de beaucoup d'autres saints, ainsi que l'oratoire de gauche, où repose saint Hippolyte, et qui s'élève en l'honneur de ce saint, des saints Laurent, Sixte, Félicissimus, Agapit et de beaucoup d'autres. Quant à nous, désirant de tout notre cœur participer à l'abondante bénédiction que Dieu accordait aux efforts que nous avions dépensés, nous offrîmes par manière de dot, comme on a coutume de le faire, pour les dépenses des luminaires restaurés, une place voisine du cimetière, près de l'église Saint-Michel, que nous avions achetée quatre-vingts livres à Guillaume de Cormeilles, et nous l'attribuâmes à ces oratoires afin qu'ils en aient le revenu à perpétuité. Cette date sera attestée fermement et en toute vérité tant que l'or n'aura pas été obscurci sur lequel nous avons fait graver cette épitaphe au dessus de la porte, à l'honneur de Dieu et de ses Saints :
L'année mille cent quarante
Était l'année du Verbe quand ce lieu fut sacré.
Donc, après cette consécration qui fut célébrée par la bienveillance de Dieu sur la partie antérieure de l'oratoire Saint-Romain, notre dévotion s'animait à la pensée que ses desseins prospéraient ; en même temps, le spectacle de l'exiguïté qui, depuis si longtemps, opprimait les pèlerins des Saints d'une façon si intolérable fit aboutir nos vœux : tandis que nous nous occupions de l'œuvre ci-dessus raconté, différant les travaux des tours de la partie supérieure, nous nous efforcions aussi d'agrandir l'église mère, au prix de tous les travaux et de toutes les dépenses qui étaient en notre pouvoir ; nous le faisions en action de grâces de ce que la bonté divine avait réservé cet ouvrage au si modeste successeur de tant de rois et de nobles abbés, et nous voulions le faire de la façon la plus convenable et la plus glorieuse qu'on pût raisonnablement souhaiter. Ayant donc pris conseil de nos frères dévoués dont le cœur était ardent alors que Jésus leur parlait en chemin, sur l'inspiration de Dieu, nous décidâmes, après mûre délibération, de nous employer à ennoblir ce lieu par la beauté de la longueur et de la largeur, en souvenir de cette vénérable consécration de l'église dont les écrits font foi, lors de laquelle le Christ y appliquant ses propres mains fit lui-même la dédicace ; nous devions aux pierres elles-mêmes, comme à autant de reliques de ce miracle, de commencer cette restauration que la nécessité exigeait de son côté. Il fut donc décidé de déplacer la voûte qui était inférieure à celle, plus élevée, qui couvrait l'abside où sont conservés les corps de nos saints Maîtres, et de l'élever jusqu'au niveau de la crypte qu'elle prolongeait : de la sorte, la même crypte offrirait son niveau supérieur comme pavé à ceux qui y arriveraient de part et d'autre, et, à sa partie la plus élevée, les reliquaires ornés d'or et de pierres précieuses s'imposeraient aux regards des arrivants. On s'efforça aussi avec sagacité d'égaliser, à l'aide d'instruments géométriques et arithmétiques, le niveau de l'ancienne église et celui de la nouvelle en superposant des colonnes supérieures et des arcs médians à ceux qui servaient de fondements à la crypte ; il fallait également adapter les proportions des ailes nouvelles à celles de ce qui existait déjà, à l'exception de cette avancée qui fait le tour des oratoires et qui brillerait tout entière de la lumière des verrières sacrées qui répandaient dans l'intérieur une lumière admirable et continue.
Selon un sage conseil dicté par le Saint Esprit dont l'onction nous apprend tout, on précisa avec ordre ce que nous nous proposions de réaliser ; on convoqua à cet effet une assemblée d'hommes illustres, évêques et abbés ; on s'assura aussi de la présence du sérénissime seigneur et roi de France, Louis, et la veille des ides de juillet, un dimanche, on ordonna une procession rehaussée par la beauté des ornements et par la célébrité des personnes. Bien plus, les évêques et les abbés portaient en leurs mains les insignes de la passion du Seigneur, à savoir le clou et la couronne du Seigneur, et le bras du saint vieillard Siméon et les autres reliques de nos patrons, et tous nous descendîmes dévotement et humblement dans les lieux creusés pour recevoir les fondations. Puis ayant invoqué la consolation du Saint-Esprit Paraclet afin qu'un heureux achèvement terminât l'heureux commencement de la maison de Dieu, les évêques eux-mêmes confectionnèrent du ciment avec de l'eau qu'ils avaient bénite pour la récente dédicace qui avait eu lieu le V des ides de juin ; ils imposèrent les premières pierres et, offrant un hymne à Dieu, chantèrent le psaume Fundamenta ejus 7 jusqu'à la fin. Le sérénissime roi lui-même daigna descendre jusqu'en ces profondeurs et imposa une pierre de ses propres mains, ainsi que nous et beaucoup d'autres abbés et d'autres personnes religieuses ; certains même déposèrent des pierres précieuses pour l'amour et la révérence de Jésus-Christ, en chantant : Tous ses murs sont de pierre précieuse 8. Quant à nous, réjouis par la pose aussi solennelle d'un si saint fondement, nous étions soucieux de mener l'œuvre à bien à travers les vicissitudes du temps ; craignant la diminution des personnes et que mes propres forces ne vinssent à défaillir, persuadé par le conseil unanime de nos frères et avec l'assentiment du seigneur roi, nous assignâmes à ces travaux un revenu annuel de cent cinquante livres prélevées sur le tronc, c'est-à-dire provenant des oblations de l'autel et des reliques, à savoir cent livres au moment de la foire du Lendit et cinquante en la fête de saint Denis ; outre cela, cinquante livres du revenu de notre propriété située en Beauce, qui s'appelle Villaine, qui était autrefois inculte, mais qui, avec l'aide de Dieu, fut mise en culture par nos soins et qui rapporte chaque année quatre-vingts ou cent livres ; et si ces revenus, par suite de quelque infortune, venaient à manquer, une autre propriété de Beauce, dont nous avons doublé ou triplé le revenu, y suppléerait. Ces deux cents livres, outre ce qui sera apporté au tronc du sanctuaire par la dévotion des fidèles et tout ce qui sera offert à cet effet, nous avons décidé que tout cela continuerait d'être appliqué à cet ouvrage jusqu'à ce que tous les édifices antérieurs et supérieurs avec leurs tours soient totalement et honorablement achevés.
Nous nous sommes donc attaché pendant trois ans, hiver comme été, à achever cet œuvre à grands frais et à grands renforts d'ouvriers, afin de ne pas mériter ce reproche :
Tes yeux ont vu mon ouvrage inachevé. 9
Avec la coopération de Dieu, le travail progressait ; à l'instar des choses divines, « la montagne de Sion, du côté de l'Aquilon, la cité du grand roi au milieu de laquelle Dieu réside inébranlable, était fondée pour la joie de toute la terre »10 ; ému de l'aiguillon de nos péchés nous offrions l'holocauste odoriférant de la pénitence, priant Dieu de daigner apaiser sa juste colère et nous être propice. Au milieu, douze colonnes représentaient le nombre des Apôtres ; douze autres colonnes secondaires leur correspondaient, figurant les douze Prophètes : toutes ces colonnes soutenaient l'édifice à une hauteur considérable, selon que le veut l'Apôtre lorsqu'il nous édifie spirituellement en disant :
Vous n'êtes plus des hôtes et des étrangers, mais vous êtes les concitoyens des saints et vous êtes de la maison de Dieu ; vous êtes édifiés sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, et la suprême pierre angulaire, c'est le Christ Jésus qui a réuni les deux murs en qui tout édifice, spirituel ou matériel, grandit pour devenir un temple saint au Seigneur. 11
En qui aussi, nous autres, nous apprenons à nous édifier spirituellement pour devenir les habitacles du Seigneur, et ceci d'autant plus que nous voulons lui construire une demeure matérielle plus élevée et plus digne.
Entre temps, nous nous préoccupions beaucoup de la translation de nos saints maîtres les Martyrs et de tous les Saints qui étaient dispersés dans l'Église et à qui on rendait honneur en divers oratoires ; nous voulions faire orner, par manière de vœu, leurs sacrés reliquaires, et spécialement ceux des maîtres, et les faire transférer en un endroit d'où ils s'offriraient le mieux possible aux regards des arrivants. Nous entreprîmes donc de réaliser ce dessein, avec la coopération de Dieu, en faisant appel à l'art délicat des orfèvres et en rassemblant une provision d'or et de pierres précieuses. À l'extérieur, il fallait étaler une noble ornementation ; à l'intérieur, il fallait veiller à ce que les parois fussent solides ; pour l'extérieur, nous préparâmes donc de minces plaques de cuivre doré qui devaient recevoir les pierres ; mais cela n'était pas encore assez digne. La magnificence de tels Pères, dont nous éprouvons les bienfaits, exige en effet que nous entourions de matières de grand prix les cendres sacrées de ceux dont les esprits brillent comme le soleil en présence de Dieu et dont nous autres, misérables, implorons et ressentons le patronage : il y faut de l'or fin, des hyacinthes, des smaragdes et d'autres gemmes. Nous décidâmes d'abord de faire ériger un autel devant les corps des Saints, où il n'y en avait pas ; ainsi les souverains pontifes et les autres grands personnages qui voudraient, pour obtenir leurs suffrages, s'offrir eux-mêmes en holocauste d'agréable odeur pourraient offrir à Dieu des sacrifices acceptables et qui nous soient profitables. Il fallait pour cela une table dorée, et nous n'en possédions qu'une trop petite ; mais une telle profusion d'or et de pierres précieuses, comme on n'en trouve à peine chez les rois eux-mêmes, nous arriva d'une manière si inattendue que les Martyrs eux-mêmes, certainement, nous la procurèrent, comme s'ils nous disaient en personne : « Que vous le vouliez ou non, nous, nous voulons cette table parfaite ». De nous-mêmes, nous n'aurions jamais pu ni oser réaliser un autel aussi admirable et aussi précieux tant par la valeur des matières que par celle du travail. Il n'est pas jusqu'aux pontifes, qui portent des anneaux pontificaux en signe de leur dignité, qui n'aient tenu à se défaire des pierres précieuses qui ornaient leurs anneaux pour les déposer sur cet autel ; beaucoup de prélats éloignés ou absents, incités par l'amour des saints Martyrs, envoyèrent leurs anneaux d'au-delà des mers. L'illustre roi en nous donnant des smaragdes lumineux et taillés à facettes, le comte Théobaldien en nous donnant des hyacinthes, des rubis, les princes et les grands des lieux environnants en nous offrant des pierres précieuses en abondance, tous nous invitaient à achever cet œuvre à la gloire de Dieu. En outre, de toutes les régions de la terre, ou peu s'en fallait, on nous proposait des gemmes à acheter, et comme, Dieu aidant, on nous offrait aussi l'argent nécessaire pour les acquérir, nous n'aurions pas osé nous y refuser sans une grande honte et sans offense pour les Saints. En cette occasion comme en tant d'autres, nous avons pu expérimenter cette loi : quand la volonté entreprend une bonne œuvre, le secours de Dieu donne de l'accomplir. Quant à cet ornement offert par la dévotion de tant de si grands protecteurs, si quel qu'un osait jamais soit l'emporter avec une audace téméraire, soit le détériorer sciemment, il mériterait certainement la colère de saint Denis et le glaive du Saint-Esprit.
Voici un incident que nous estimons ne pas devoir passer sous silence. Au moment où l'on poursuivait l'agrandissement de la nouvelle église en y posant les chapiteaux et les arcs supérieurs, on était parvenu au sommet de l'édifice ; mais les arcs principaux ne s'accordaient pas encore assez exactement à la hauteur des voûtes ; or il s'éleva soudain une tempête terrible et presque intolérable : les nuages s'accumulaient, une pluie torrentielle se répandait à flots, un vent violent s'élevait de toutes parts, tant et si bien que furent ébranlées non seulement de solides maisons, mais même des tours de pierre et des tours à étages en bois. Au cours de cette tempête, un jour que, pour l'anniversaire du glorieux roi Dagobert, le vénérable évêque de Chartres, Geoffroy, célébrait solennellement à l'autel principal, en présence du convent, une messe d'action de grâces pour le repos de l'âme de Dagobert, le souffle des vents contraires poussait en sens divers les arcs qui n'étaient encore soutenus par aucun échafaudage et que rien ne pouvait retenir ; les arcs tremblaient d'une façon misérable et, portés par le vent de côté et d'autre, ils menaçaient de tomber soudainement en ruine, ce qui eût été grave comme la peste. Voyant la poussée qui s'exerçait ainsi sur eux, l'évêque en était effrayé ; plus d'une fois il étendit la main de ce côté pour bénir ; il brandissait aussi dans cette direction la main du saint vieillard Siméon ; il apparut ainsi que ce n'était nullement à cause de sa propre stabilité, mais à cause de la bonté divine et par le mérite des Saints que l'édifice avait évité de s'écrouler : alors que les menaces de ruine avaient été graves même pour les parties les plus solides du bâtiment, les arcs nouveaux et inachevés titubèrent sous la tempête sans aucun dommage.
Il arriva aussi peu de temps après un autre fait digne de mémoire, et ce ne fut pas un effet du hasard comme le croient ceux qui pensent que
Le sort erre sans but et livre tout à ses caprices ;
Les choses mortelles sont le jouet du hasard.
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Mais ce fut par l'effet de cette largesse divine qui pourvoit de tout abondamment, dans les grandes comme dans les petites choses, en faveur de ceux qui espèrent en elle et qui procure tout ce qu'elle sait devoir nous être utile. Un jour, nous nous entretenions avec nos amis, nos serviteurs et nos fermiers, du festin qu'il faudrait préparer bientôt pour le jour de la dédicace solennelle ; malgré la difficulté des temps – c'était au mois de juin et presque toutes les victuailles coûtaient cher – nous étions approvisionnés en tout ; une seule chose nous peinait : à cause d'une épidémie qui, cette année-là, avait gravement atteint tous les troupeaux, il nous fallait aller chercher de la viande de mouton dans la région d'Orléans et jusqu'en Bourgogne. J'avais prescrit de donner sur-le-champ mille sous ou ce qui serait nécessaire à ceux qui devaient y partir pour qu'ils revinssent sans tarder, puisqu'ils se mettaient en route en retard ; or le lendemain matin, au moment où, comme de coutume, nous sortions en hâte de notre cellule pour aller célébrer le Saint-Sacrifice, voici qu'un moine qui faisait partie de nos frères blancs me ramena malgré moi dans ma chambre : « Nous avons appris, mon Père, me dit-il, que pour le jour prochain de la dédicace solennelle vous manquez de viande de mouton ; voici que j'amène à votre paternité un nombreux troupeau de moutons envoyé par nos frères : retenez-en ce qu'il vous plaira et renvoyez-nous le reste ». En entendant cet homme, nous lui donnâmes l'ordre de nous attendre après la messe, et en sa présence, la messe finie, nous annonçâmes à nos frères ce qu'il nous offrait : et tous attribuaient à la largesse divine le fait que justement ce qui nous manquait nous était ainsi procuré inopinément, juste à temps pour éviter encore à nos frères un déplacement long et fatigant.
Il était urgent, désormais, de procéder à la consécration de la nouvelle église : l'achèvement laborieux de l’œuvre y incitait autant que notre dévotion si longtemps tenue en attente et soupirant après ce jour. Nous tenions beaucoup à rendre très solennelle, en même temps que la dédicace ; la translation des reliques de nos maîtres les Saints : cette cérémonie serait pour nous une occasion de rendre grâces, et ce serait le fruit et le couronnement de tous nos labeurs. Avec la faveur bienveillante de la majesté royale du sérénissime roi des Francs, Louis, lequel désirait ardemment voir les saints Martyrs ses protecteurs, la date fut fixée au deuxième dimanche de juin c'est-à-dire le troisième jour des ides, en la fête de l'apôtre Barnabé.
Des lettres d'invitation furent portées par des courriers et des envoyés spéciaux à travers presque toutes les régions de la Gaule ; de la part des Saints et en souvenir de leur apostolat auprès de nos ancêtres, nous sollicitions les archevêques et les évêques d'assister à la solennité. Nous les aurions reçus tous, si cela avait été possible. Le roi Louis en personne, son épouse la reine Aanor, sa mère et les grands du royaume arrivèrent l'avant-veille. Les chefs, les nobles, les gens de troupe ne se pouvaient compter. Quant aux archevêques et évêques assistants, voici leurs noms : Samson, archevêque de Reims ; Hugues, archevêque de Rouen ; Hugues, archevêque de Sens ; Théobald, archevêque de Cantorbéry ; Geoffroy, évêque de Chartres ; Joscelin, évêque de Soissons ; Simon, évêque de Noyon ; Élie, évêque d'Orléans ; Eudes, évêque de Beauvais ; Hugues, évêque d'Auxerre ; Alvise, évêque d'Arras ; Gui, évêque de Châlons ; Alger, évêque de Coutances ; Rotrou, évêque d'Évreux ; Milon, évêque de Thérouanne ; Manasses, évêque de Meaux ; Pierre, évêque de Senlis. Tous ceux-là étaient venus à un spectacle aussi noble pour y représenter leurs églises en leurs personnes éminentes ; leur tenue extérieure exprima leur dévotion intérieure. La veille, c'est-à-dire le samedi, nous fîmes monter les saintes reliques à l'extérieur, nous avions ordonné de les exhiber sans réserve ; et les ayant fait enlever de leurs oratoires respectifs, nous les fîmes placer à la sortie du chœur sur des chars et de riches tentures, comme c'était la coutume. Dans l'attente d'une si grande joie, nous avions préparé les instruments de la consécration en tel nombre qu'une aussi nombreuse procession pût rapidement asperger d'eau lustrale les parois intérieures et extérieures. Nous avions demandé au glorieux et très humble roi de France, Louis, de faire écarter, par les soins des grands et des nobles, la foule qui, en se pressant autour d'elle, retarderait la procession : il répondit qu'il le ferait volontiers tant par lui-même que par ses gens.
Nous passâmes donc toute la nuit en prières : aux vêpres succédèrent les matines qui furent célébrées à la louange de Dieu ; nous implorions Notre-Seigneur Jésus-Christ qui s'était fait propitiation pour nos péchés, afin que pour son honneur et pour l'amour de ses Saints il daignât dans sa miséricorde, visiter le saint lieu et assister aux fonctions sacrées non seulement par sa puissance, mais par sa présence personnelle. De grand matin, les archevêques et les évêques arrivèrent de leurs logis respectifs, ainsi que les archidiacres, les abbés et les autres personnalités, et se dirigèrent vers l'église en ordre épiscopal ; ils vinrent se placer près du tonneau des eaux lustrales qui étaient préparées pour la consécration entre le tombeau des saints Martyrs et l'autel du Saint-Sauveur ; tout cela s'accomplissait dans le plus grand recueillement et avec beaucoup d'ordre. On eût pu voir – et ceux qui étaient là purent voir, non sans dévotion – cette belle théorie de nombreux pontifes vêtus de blanc, ornés de mitres pontificales en orfroi cerclées de franges d'or, tenant en mains leurs crosses, entourer le tonneau, invoquer le Seigneur pour les exorcismes ; ces hommes illustres et admirables célébraient les noces de l'éternel Époux avec tant de piété qu'on eût dit un chœur céleste plutôt qu'une assemblée terrestre ; ils accomplissaient une fonction plus divine qu'humaine, c'est ce qui dut paraître au roi comme à son entourage. Le peuple s'agitait au dehors avec une impétuosité intolérable, tant il était nombreux ; et lorsque le chœur des évêques projetait vigoureusement avec de l'hysope de l'eau bénite sur les parois extérieures de l'église, le roi lui-même et ses gardes contenaient la poussée tumultueuse de la foule et protégeaient à coups de verges et de bâtons les prélats qui rentraient par les portes.
Quand les mystères de la sainte consécration eurent été accomplis comme de coutume, on en vint à la déposition des saintes reliques : on se dirigea donc vers les anciens et vénérables tombeaux de nos maîtres les Saints, qui n'avaient pas encore été déplacés. Les pontifes et le roi se prosternèrent ainsi que nous tous, dans la mesure où l'exiguïté du lieu le permettait ; par la porte ouverte, on contempla les vénérables reliquaires fabriqués par le roi Dagobert et dans lesquels étaient contenus les corps très saints et chers à Dieu ; tous pleuraient et psalmodiaient avec une joie inestimable, tous contemplaient un roi aussi dévot et aussi humble : « Va, semblaient-ils lui dire, et de tes propres mains aide-nous à porter notre maître et apôtre et notre protecteur, afin que nous vénérions ses cendres sacrées, que nous embrassions les saintes urnes et que toute notre vie nous puissions nous féliciter de les avoir reçues entre nos mains, de les avoir tenues. Car ces hommes sont les saints qui, pour rendre témoignage à Dieu, ont livré leurs corps ; qui pour notre salut, brûlant du feu de la charité, ont quitté leur pays, leurs familles ; qui, avec une autorité apostolique, ont prêché à travers toute la Gaule la foi de Jésus-Christ ; qui pour lui ont combattu vigoureusement ; qui, nus, ont maté les verges ; qui, liés, ont dompté les bêtes féroces et affamées ; qui ont supporté sains et saufs l'écartèlement, le supplice du feu, et qui enfin ont supporté heureusement d'être décapités à coups de haches insensées. Roi très chrétien, accueillons celui qui nous a accueillis, saint Denis, et demandons-lui en suppliant qu'il prie Celui dont les promesses sont fidèles : la dévotion et la bonté que vous avez sont sûres d'obtenir tout ce que vous demanderez ». Aussitôt, les épaules se meuvent, les bras se lèvent et tant de mains se tendent que la main royale elle-même n'aurait pas pu atteindre les reliquaires. Aussi le roi se jetant dans la mêlée, prenant lui-même la litière d'argent du patron principal de la main des évêques et, semble-t-il, de la main de l'archevêque de Reims, des évêques de Sens, de Chartres et d'autres encore, sortit en tête du cortège en la portant avec autant de dévotion que de dignité. Spectacle admirable ! Jamais personne ne put voir une procession comparable, si ce n'est celle de l'armée céleste qui était venue lors de l'antique dédicace ; sur des tentures et des chapes, portés sur les épaules et le cou des évêques, des comtes, des barons, les corps des saints martyrs et confesseurs venaient au devant de saint Denis et de ses compagnons à la porte d'airain ; ils passèrent par le cloître avec des candélabres, des croix et d'autres ornements de fête, au chant des cantiques et des hymnes ; ces prélats et ces nobles portaient leurs maîtres avec une grande familiarité, et ils pleuraient de joie. Jamais plus ils n'ont pu se sentir soulevés par une telle joie.
Revenant donc à l'église et accédant par les degrés à l'autel supérieur qui était destiné au repos des saints, on déposa les reliques sur l'antique autel ; il s'agissait maintenant de consacrer le nouvel autel principal de leur nouveau tombeau ; nous en avions chargé l'archevêque de Reims, Samson. Il s'agissait aussi de consacrer dignement et solennellement d'autres autels au nombre de vingt : celui du milieu, dédié au Sauveur, au chœur des Anges et à la sainte Croix, fut consacré par l'archevêque de Cantorbéry, Théobald ; celui de la bienheureuse et toujours vierge Marie par Monseigneur Hugues, archevêque de Rouen ; celui de saint Pérégrin par Monseigneur l'évêque d'Auxerre, Hugues ; celui de saint Eustache par Monseigneur Werdon, évêque de Châlons ; celui de saint Osmanne par Monseigneur l'évêque de Senlis, Pierre ; celui de saint Innocent par Monseigneur Simon, évêque de Noyon ; celui de saint Cucuphat par Monseigneur Alvise, évêque d'Arras ; celui de saint Eugène par Monseigneur Alger, évêque de Coutances ; celui de saint Hilaire par Monseigneur Rotrou, évêque d'Évreux ; celui de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'évangéliste par Monseigneur Nicolas, évêque de Cambrai. Dans la crypte inférieure, l'autel majeur dédié à l'honneur de la sainte mère de Dieu toujours Vierge, Marie, fut consacré par Monseigneur Geoffroy, archevêque de Bordeaux. À droite, l'autel de saint Christophe, martyr, fut consacré par Monseigneur Élie, évêque d’Orléans ; celui de saint Étienne, premier martyr, par Monseigneur Geoffroy, évêque de Chartres ; celui de saint Edmond, roi, par Monseigneur Werdon, archevêque de Sens ; celui de saint Bella, par Monseigneur Joscelin, évêque de Soissons. À gauche, celui des saints Sixte, Felicissimus et Agapil par Monseigneur Milon, évêque de Thérouanne ; celui de saint Barnabé, apôtre, par Monseigneur Manasses, évêque de Meaux, de même que celui de saint Georges, martyr, et celui de sainte Gauburge, vierge ; celui de Luc, évangéliste, fut, consacré par Monseigneur Eudes, évêque de Beauvais. Tous ces prélats, si proches les uns des autres et cependant si divers, accomplissaient le rite de la consécration et la célébration de la messe avec tant de festivité, de solennité, de concorde et de joie, dans l'église supérieure et dans la crypte, que leur accord et l'agréable mélodie de leur cohérente harmonie faisaient penser à un chœur angélique, non humain. Tous, par le cœur et la voix, y joignaient leurs acclamations :
Bénie soit la gloire du Seigneur en son temple ! Béni, loué et glorifié soit votre nom, Seigneur Jésus-Christ, vous que Dieu le Père a oint d'une huile d'exultation de préférence à tous ! Par la sacramentelle onction du très saint chrême, par la réception de la très sainte eucharistie, vous unissez les choses matérielles aux immatérielles, les choses corporelles aux spirituelles, les choses humaines à celles qui sont divines : réformez-les toutes par vos saints sacrements, purifiez-les et ramenez-les à leur principe. Par toutes ces bénédictions visibles, vous opérez une restauration invisible, et vous transformez même d'une façon admirable le royaume d'ici-bas en un royaume céleste ; quand vous remettrez à Dieu le Père votre royaume, que votre toute-puissance et votre miséricorde fassent de nous et des créatures angéliques, du ciel et de la terre, une seule cité, vous qui, étant Dieu, vivez et régnez dans tous les siècles des siècles.
Amen.
Suger, Comment fut construit Saint-Denis

1. Luc XXI, 19.
2. Psaume CXLIV, 9.
3. Luc XVII, 18.
4. I Corinthiens III, 11.
5. II Corinthiens III, 5.
6. Sagesse XI, 21.
7. Psaume LXXXVI.
8. Antienne des Laudes de l'Office de la Dédicace des églises.
9. Psaume CXXXVIII, 16.
10. Cf. Psaume XLVII, 3.
11. Éphésiens II, 19.
12. Lucain, Pharsale, II, 12-13.


lundi 9 avril 2018

En orientant... Un moine, Le matin de Pâques


Je te le dis : lève-toi.
Marc 5, 24

Je m'éveille, et voici que tu es avec moi. Au sortir du sommeil, je sens ta Présence qui me vivifie. Je sens ta tendresse qui m'enveloppe.
Éveils de tes disciples, aux jours de ton pèlerinage terrestre... Ces aubes de Galilée, au bord du lac, entre Tibériade et Capernaüm, je les connais bien. Les oiseaux chantent, avec un éclat que je n'ai pas entendu ailleurs. Le soleil n'a pas encore paru. Mais il jette déjà un sillage d'argent sur les vagues chantantes de la mer indécise. Tes disciples, une fois éveillés, vont au-devant du jour nouveau, dans la joie de savoir qu'ils marcheront à ta suite et que chaque heure passée avec toi sera un éblouissement et une découverte. Ces mêmes promesses des matins de Galilée me sont offertes chaque fois que je m'éveille. « Aujourd'hui encore, je Le suivrai... »
Plus que les réveils de tes disciples, ce sont tes propres réveils qui devraient prêter aux miens leur substance. Maître, lorsque tu t'éveillais, ton premier mouvement ne pouvait être que vers le Père : « Je me lèverai, et j'irai vers mon Père ». La phrase que la parabole attribue au fils prodigue prenait sur tes lèvres un sens tout spécial, vraiment unique. Tu allais – tout en étant déjà et toujours avec lui – vers un Père dont aucune défaillance ne t'avait jamais séparé.
Je ne puis prononcer cette phrase comme toi seul pouvais le faire. Je ne puis aller au Père que comme un fils coupable, repentant, mourant de faim, ébranlé jusqu'au plus profond de l'être par le choc d'une prise de conscience, la conscience que ce que j'avais délaissé, c'était la Bonté absolue, et que ce que j'ai été réduit à envier, c'étaient les caroubes que mangent les pourceaux. Ce n'est pas assez que cette prise de conscience produise en moi une vague frustration, une nostalgie. Il faut qu'elle me frappe comme un coup de fouet dont la douleur m'atteigne jusqu'aux moelles. Alors j'aurai éprouvé la contrition. Seigneur, dès l'aurore, accueille-moi en repentance. Souffle sur moi ton Esprit. Prends-moi par la main. Conduis-moi vers le Père.
Et voici que le Père et l'Esprit t'envoient toi-même vers moi, comme le porteur du pardon, comme le messager de l'espoir. Le fils aîné du père de l'enfant prodigue était jaloux de son frère et irrité contre lui. Mais aujourd'hui, dès mon réveil, le Fils aîné, l'Unique, – qui est aussi mon Frère aîné, – vient me chercher et m'accueillir de la part du Père.
Ô mon Sauveur, avant même que je sois levé, tu es là. Tu me veux. « J'entends mon Bien-Aimé qui m'appelle et qui frappe à ma porte... Mon Bien-Aimé m'a tendu la main par la fenêtre, et mon cœur a battu pour lui... Le voilà qui s'arrête derrière notre mur. Il regarde par la fenêtre. Il épie au travers du treillage. Mon Bien-Aimé parle et me dit : Lève-toi ! »
Seigneur Jésus, chaque journée nouvelle est un rendez-vous que tu me donnes. À ce rendez-vous, tu arrives toujours le premier. Que chaque jour commence donc pour moi par le désir de cette rencontre, par le désir d'une connaissance et d'un amour accrus ! Que chaque éveil m'apporte tout d'abord la joie et les promesses de ta Présence.
Jésus, je sais que tu es là et que tu me prends dans tes bras. Mais je ne puis pas, je ne dois pas oublier ceux qui t'ignorent, ceux dont les réveils ne sont pas éclairés et réchauffés par ta lumière, – par le lever du vrai Soleil. Blêmes aurores de ceux qui souffrent, des malades qui vont mourir. Angoisse des condamnés à mort qui comptent les minutes. Anxiétés de ceux qui ne savent pas comment ils se nourriront aujourd'hui, comment ils nourriront leurs enfants. Fatigue et rancœur de ceux qui, dans l'obscurité du premier matin, partent pour leurs durs travaux, la mine, le rail, la machine. Éveil du pécheur, avec ses arrière-goûts amers. Tout cela, Seigneur, et tous ceux-là, et toutes celles-là, tu les connais, tu les prends en pitié. Unis mon âme à la compassion que tu as pour eux et à ta volonté de ne point laisser passer ce jour sans qu'une aide divine leur soit invisiblement offerte.
Maître, tu t'approches de moi et tu me dis, comme à la petite fille de Jaïre : « Lève-toi ». En la prenant par la main, tu la rappelas à la vie. L'enfant, que l'on croyait morte, aussitôt se leva et se mit à marcher. Et voici qu'à travers l'acte quotidien du réveil j'entrevois le mystère et la puissance de la Résurrection.
Toi aussi, tu t'es levé. Tu es sorti du sommeil de la mort. Tu t'es levé, vivant et glorieux. Et la gloire de ta Résurrection demeure posée sur chacun de nos matins.
Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala et Marie, mère de Jacques, et Salomé, se rendirent au tombeau. C'était « de grand matin... comme le soleil venait de se lever ». Seigneur, qu'aucun nouveau matin ne vienne éclairer ma vie sans que ma pensée ne se porte vers ta Résurrection et sans que, en esprit, je n'aille, avec mes pauvres aromates, vers le sépulcre vide du Jardin !
Car c'est le Christ ressuscité qui vient à moi chaque jour, à l'aube. Quelles que soient les perplexités, quels que soient les dangers, le commencement de toutes mes journées sera radieux, si je me rappelle – mais de toute mon âme, de toute ma pensée – que mon Sauveur a vaincu les puissances du mal et de la mort. Mon premier acte de foi, chaque matin, sera un acte de foi en ta victoire finale. « L'amour est fort comme la mort... Ses flammes sont des flammes de feu... Des torrents d'eau ne pourraient éteindre l'amour, et des fleuves même ne sauraient le submerger ».
— Crois-tu cela, mon enfant ?
— Je le crois, Seigneur.
— Alors, mon enfant, il ne peut y avoir place dans ton âme pour aucune affliction, pour aucune crainte, si ce n'est la crainte de me perdre, moi qui suis ta vie.
Seigneur Jésus, chaque jour peut ainsi être pour moi le premier jour de la semaine, la fête de la Résurrection. Que chaque matin soit donc pour moi le matin de Pâques !
J'écris ces lignes à Jérusalem, le matin du dimanche de Pâques, en ce jardin où, depuis tant d'années, tu m'as tant donné, et que je suppose si semblable à celui où tu fus déposé dans un sépulcre neuf. Parmi les palmes et les fleurs, près de ce rocher que le soleil rend brûlant, je crois voir celle qui pleurait, penchée sur le tombeau, et j'assiste à la scène décrite par l'Évangile. Marie te cherche. Elle parle à l'homme qu'elle prend pour le jardinier. Elle se retourne. Elle te voit : « mais elle ne savait pas que c'était Jésus ». Et seulement quand tu lui dis « Marie ! », elle se retourne de nouveau, et, te reconnaissant, elle s'écrie : « Rabbouni ! Maître ! »
Cet épisode illustre la nature de la suprême conversion. Marie te cherche. Mais elle te cherche selon l'idée déjà formée en elle. Elle s'y obstine. Et c'est pourquoi elle ne peut te reconnaître, tel que, maintenant tu te montres. Deux fois elle s'est tournée vers toi – et conversion signifie précisément l'acte de se retourner – et c'est seulement la seconde fois que, entendant son nom, elle devient consciente de ta Présence.
Je ne sais combien de matins il te plaira que je m'éveille encore. Je ne sais si j'entendrai encore les cloches de Pâques sonner à Jérusalem. Néanmoins je te prie de faire que ce soit toujours pour moi, secrètement, le jardin de Jérusalem et le matin de Pâques. Et que chaque jour, chaque éveil, m'apportant la joie de Pâques, m'apporte aussi la plus profonde conversion, – celle par laquelle je me tournerai de ton image d'hier vers ton image d'aujourd'hui ! Que je sache, dans chaque situation et dans chaque personne, te connaître tel que tu veux être connu en cette journée même, non tel que tu m'apparus hier, mais tel que tu te montres maintenant ! Conversion et arrachement qui ne vont pas sans violence, mais que tu exiges. Ces nouvelles personnes, ces nouvelles situations à travers lesquelles je te rencontrerai peuvent être bien diverses. Que chacun de mes éveils soit un éveil à ta Présence ainsi diversifiée, – une rencontre pascale avec le Christ au jardin, ce Christ parfois si inattendu ! Que chaque épisode de la journée soit un moment où je t'entende m'appeler par mon nom, comme tu appelas Marie ! Donne-moi alors de me tourner vers toi. Donne-moi de répondre par un mot, de te dire ce seul mot (mais de tout mon cœur) : « Maître ! »
Un moine de l’Église d’Orient,
in Présence du Christ
Jérusalem, Pâques 1960



samedi 31 mars 2018

En veillant... Paul Claudel, La Nuit de Pâques


À travers la fenêtre sans rideau, depuis longtemps je vois une petite étoile me luire.
Je ne dors pas. Mais entre le Samedi Saint et Pâques la nuit n'est pas faite pour dormir.
Les montagnes et les forêts attendent, elles m'entourent dans une émanation lumineuse.
La pleine lune pas à pas élève, suspend sa face pieuse.
La pleine lune sans un mouvement rayonne au milieu de l'éternité.
Heureuse nuit qui toute seule sait l'heure où Jésus est ressuscité !
Rien ne résiste à ce vainqueur : portes closes il passe de l'autre côté du mur.
C'est ainsi qu'à travers le temps il passe sans qu'il en rompe la mesure.
Nous ne savons qu'une chose arrive que si déjà elle est arrivée.
Nous apprenons tout à coup que le Seigneur est ressuscité !
Ce silence de tous les siècles avant Moi, il n'y avait pas moyen qu'il continue !
Il n'y avait pas moyen de la terre interrogée que l'on dise plus longtemps : elle s'est tue !
Les étoiles, ce qu'elles ont vu, l'une à l'autre en tumulte se sont mises à le raconter !
La terre a rompu le silence, tout à coup elle s'est mise à dire ce qu'elle sait !
Le soleil n'est pas levé encore : il y a une heure encore de cette immense solitude !
Il n'y a pour garder le tombeau que ces millions d'étoiles en armes, vigilantes depuis le Pôle jusqu'au Sud !
Et tout à coup dans le clair de lune les cloches en une grappe énorme dans le clocher,
Les cloches au milieu de la nuit comme d'elles-mêmes, les cloches se sont mises à sonner !
On ne comprend pas ce qu'elles disent, elles parlent toutes à la fois !
Ce qui les empêche de parler, c'est l'amour, la surprise toutes ensemble de joie !
Ce n'est pas un faible murmure, ce n'est pas cette langue au milieu de nous-mêmes qui commence à remuer !
C'est la cloche vers les quatre horizons chrétiennes qui campane à toute volée !
Les deux plus claires par-dessus l'une sur l'autre qui montent dans un dialogue infatigable !
Et les quatre plus graves à coups profonds par-dessous à leur tour qui se sont mises à table !
Après les siècles révolus, au milieu de cette éternité à la fin autour de nous lumineuse et étalée,
Parce que l'heure est venue tout à coup, surprise que l'on soit capable de parler !
Ce n'est point une parole humaine, c'est le triomphe, la vendange énorme de toutes les étoiles du ciel !
C'est la terre délivrée vers Dieu coup sur coup qui pousse cet aboiement solennel !
C’est l'âme à moitié déshabillée déjà qui pousse cette acclamation délirante !
C’est les morts de tous les cimetières à moitié vivants qui se mêlent à ces cloches énormes et bredouillantes !
C’est le chaos du monde avec le péché dans une étreinte inextricable
Qui sur son visage tout à coup a ressenti l'impression de ces lèvres ineffables !
Vous qui dormez, ne craignez point, parce que c'est vrai que J'ai vaincu la mort !
J'étais mort et Je suis ressuscité dans Mon âme et dans Mon corps !
La loi du chaos est vaincue et le Tartare est souffleté !
La terre qui dans un ouragan de cloches de toutes parts s'ébranle vous apprend que Je suis ressuscité !
Femmes, que cherchez-vous dans la tombe ? Mais non ! Vous n'avez plus rien à faire avec ceci !
Les linges sont roulés dans un coin. Jésus vit, Il n'est plus ici !
Mon âme à son tour de la tombe s'arrache avec un rire éperdu !
Moi aussi j'ai vaincu la mort et je crois en mon sauveur Jésus !
Au centre du monastère tout seul, il médite, le haut veilleur tout seul peu à peu il s'apaise en frémissant.
C'est le tour de toutes les églises là-bas de répondre dans le soleil levant !
Elles s'éveillent l'une après l'autre, tour à tour je les entends qui s'interrogent dans la nuit.
Pour chaque étoile qui s'éteint il s'éveille une brebis.

Paul Claudel, in Toi, qui es-tu ?
Abbaye Saint-Maurice-et-saint-Maur de Clairvaux
Pâques 1934