mercredi 14 février 2018

En préparant... Grégory Woimbée, Le Carême, antithèse et antidote


Le Carême s'appuie sur la considération des fins dernières, de la fin ultime de la vie humaine, de ce qui doit nous préoccuper en premier. Qu'attend notre époque lorsqu'elle demande : « Tout cela-t-il un sens ? » et refuse de le chercher hors de ses propres forces, refusant de sortir du jeu qui la conduit au nihilisme ? L'espérance ne consiste pas à tout savoir de ce qui nous attend – nous ne savons ni le jour ni l'heure, pas même le Fils unique – mais à attendre quelque chose, à savoir que nous allons quelque part, et que par-delà notre attente, Quelqu'un nous attend, par-delà nos cris dans le silence, Quelqu'un nous entend, que par-delà nos péchés, Quelqu'un nous aime. Sous les pavés, le Ciel !
L'angoisse de notre temps vient d'une perte et d'un oubli. Il n'a plus la nostalgie de son Créateur. Il ne voit plus dans les choses que ce qu'il va pouvoir s'approprier et transformer, il n'y entrevoit plus rien. Ce défaut de contemplation n'est qu'un symptôme. La cause a des racines bien plus profondes dont nous n'entrevoyons le remède qu'au pied de la Croix. Le Christ ravive encore ce que nous pensons avoir oublié pour toujours. Non, nous ne saurions nous passer du désir d'être fils, ni du bienfait d'être aimé et d'exister pour un autre.
Considérer ce qui doit nous préoccuper le plus nous permet de remettre tout le reste à sa juste place, et le plus souvent à un rang bien plus élevé que nous aurions pu le penser de prime abord. La condition terrestre de l'homme prend la forme d'une route dont chaque sillon, chaque bivouac, chaque montée sont les arrhes de la joie parfaite. La route qui mène au Père, qui fait de nous des fils et des disciples du Fils, est difficile mais belle, et finalement bien courte au regard de l'œuvre de Dieu. Le Carême nous fait passer du temps court de l'histoire au temps long du salut. Et dans ce passage de l'histoire au salut, dans cette orientation de l'histoire au salut, il y a une succession de passages, une pédagogie du salut.
Les trois passages
Le Carême est un passage de ce que je vis à ce qui me fait vivre, par l'effort pour se détacher de tout ce qui est accessoire, avec le bel espoir que ce grand moment devienne un chemin vers Pâques. Il n'est pas tant l'attention à ce que je vis que l'attention à ce qui me fait vivre. Le pécheur, en Carême, n'a pas tant les yeux fixés sur lui que les yeux fixés sur Jésus-Christ, il se recentre sur Celui qui est son centre véritable. Et son combat ou son repentir n'est pas ce dont il est capable tout seul, mais ce dont Dieu le rend capable, dès lors qu'il a compris que Dieu n'avait jamais cessé de l'aimer. Dès lors qu'il accueille Son pardon, il accueillera en même temps sa Grâce, le cadeau d'une vie transfigurée et reconfigurée par l'amour, car ce qui fait vivre, c'est l'amour de Dieu, et c'est bien plus que l'air que l'on respire. Donner la priorité à ce qui me fait vivre sur ce que je vis est le premier acte de l'effort de Carême, car c'est plus difficile à faire qu'à dire. Et il ne suffit généralement pas d'un seul Carême pour y parvenir !
Dans un deuxième moment, le Carême est le passage de ce qui me fait vivre à Celui qui me fait vivre. L'amour de Dieu, ce n'est pas quelque chose ni même une idée ou un principe, c'est quelqu'un, une personne concrète qui vient à ma rencontre au plus intime de moi-même, ce que la tradition biblique appelle le cœur. Il s'agit de découvrir que Celui qui me fait vivre a un projet pour moi et qu'en me donnant la vie, il m'a créé pour être avec Lui, en Lui et pour Lui. Dès lors, vivre, c'est orienter sa vie selon ce plan de Dieu et cette vocation. Dieu m'appelle, Il attend ma réponse. Que vais-je Lui répondre ?
Mais pour savoir ce que je vais Lui répondre, comment ma vie deviendra un « oui », une communion à la Sienne, comment la rencontre de la foi deviendra la communion de la vie éternelle et de la béatitude, il me faut savoir comment Lui répondre dès maintenant, dès ici-bas, empêtré que je suis dans les vicissitudes et les tribulations, les épreuves et épines. Nous parvenons alors au troisième moment, lorsque le Carême est le passage de Celui qui me fait vivre à celui que je rencontre le plus concrètement du monde. Comment répondre à Dieu ? Par le prochain. Le prochain est son visage, il sera ma réponse. Moi seul, ma vie seule ne peuvent pas être ma réponse. Un Père à aimer, dans le Fils et par l'Esprit, ce sont concrètement des frères à servir. Ceux que je porte, ceux que je défends, ceux que je protège, ceux que je console, ceux-là me conduisent à Dieu.
Le Carême n'est le temps privilégié de la pénitence et du pardon que parce qu'il est le temps privilégié de l'amour militant de Dieu : Dieu continue de nous aimer alors que nous sommes pécheurs, alors que nous nous sommes détournés de lui, il combat pour nous et avec nous. Et cet amour militant de Dieu, c'est-à-dire l'amour de Dieu en dépit du péché de l'homme, appelle à l'amour pénitent de l'homme, c'est-à-dire à la reconnaissance que l'amour de Dieu nous manque. Or, cet amour militant de Dieu et cet amour pénitent de l'homme sont réunis dans la personne concrète du Christ. Jésus est à la fois celui qui a mené ici-bas le combat de Dieu, celui qui nous a réconciliés avec lui et entre nous, et celui qui a souffert et donné sa vie pour que cet amour de Dieu soit manifesté et accompli dès ici-bas.
Si le Carême précède liturgiquement la Résurrection, en réalité il part de la Résurrection : il n'est un temps de combat et de pénitence, individuel et collectif, personnel et communautaire, qu'en étant notre participation à la Résurrection du Christ, à cette victoire sur la haine et sur la mort, et notre attente de Son retour glorieux. Le ressort de ces quarante jours au désert, c'est la récapitulation de toute chose en Jésus-Christ. L'homme n'accomplit le Carême qu'en allant vers la lumière, vers la vérité tout entière. Dès lors ces quarante jours au désert acheminent le marcheur vers l'oasis, par une sortie progressive des ténèbres et de l'aveuglement que la lumière produit lorsque nous nous sommes habitués aux ténèbres. La lumière de Pâques entre progressivement dans la vie de l'homme, perce peu à peu les épais nuages gris dont se protège contre lui-même le vieil homme, si bien que déjà son cœur meurtri est plein de joie tandis qu'il marche vers la Lumière.
Pâques, l'horizon du Carême
Le Carême ou Quadragésime (qui signifie 40) est la période de quarante jours qui précède Pâques. Il commence le Mercredi des Cendres et s'achève le Samedi Saint et ne comprend pas les dimanches. Cette Sainte Quarantaine évoque le jeûne de Moïse avant la remise par le Seigneur des Tables de la Loi, ainsi que le séjour du Christ au désert avant l'inauguration de sa vie publique dont l'orientation est le mystère de sa mort et de sa résurrection. S'il fut organisé ainsi que nous le connaissons au VIIe siècle, la pratique chrétienne du jeûne est bien plus antique. Si on inclut aussi les trois semaines précédant le Carême (Septuagésime, Sexagésime et Quinquagésime) dans le rite romain extraordinaire ; ce temps pré-pénitentiel n'a pas été maintenu dans le rite romain ordinaire (1969).
Le Carême est un voyage spirituel dont la destination est Pâques. Ce pèlerinage intérieur commence le Mercredi des Cendres. On faisait à l'origine des pénitences publiques et les pénitents se présentaient la tête couverte de cendres en signe d'affliction. Aujourd'hui, et ce depuis le pape Grégoire le Grand, le prêtre trace sur le front du pénitent une croix avec de la cendre (obtenue à partir des rameaux bénits de l'année précédente) en disant : « Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » (Genèse 3, 19) ou « Convertis toi et crois en l'Évangile ». La cendre, qui évoque la misère de l'homme pécheur, désigne en même temps le regret du péché et sa pénitence. Elle manifeste, si j'ose dire, une triple peine : par le péché lui-même nous sommes punis, il y a la souffrance liée au péché lui-même ; ensuite, il y a le châtiment lié à la faute comme séparé d'elle, la punition méritée par l'accomplissement du mal ; il y a enfin la douleur liée à la conscience d'avoir mal agi et le regret d'une conscience formée au bien. Pour le Chrétien, cette pénitence est indissociable de la grâce d'un amour toujours plus grand, et qui, en le pardonnant, le sauve. Dès lors, la cendre symbolise, non plus seulement sa douleur, mais déjà et surtout, sa joie de se mettre dans les mains de Dieu. La cendre lui rappelle, non pas qu'il n'est rien ou qu'il ne vaut rien, mais qu'il n'est rien sans l'amour qui le sauve. Il est sorti de terre des mains de Dieu, mais, ce n'est plus à la terre que le pardon de Dieu le fait retourner, c'est à Dieu lui-même. La croix de cendre rappelle donc en même temps l'onction de son baptême. Dans les coutumes d'expiation et de pénitence de l'Ancien Testament, la cendre évoquait symboliquement la mort. Associée au triomphe du Christ ressuscité, elle devient aussi la marque d'un amour plus fort que la mort.
Le fait de la mort que nous évoquons et sa dimension religieuse que nous attribuons aux suites du péché sont déjà comme aspirés par le but vers lequel notre méditation nous porte : la vie de Dieu et la vie en Dieu. Si le fait de la mort demeure, son sens est transfiguré. La mort devient un passage, un transitif, la vie qui la précède devient alors un pèlerinage dont le terme n'est ni la corruption ou la disparition et l'absence, mais le don d'une vie nouvelle, le don d'une présence absolue et éternelle de l'Amour. Autrement dit, notre méditation sur la mort ne doit pas nous porter au désespoir, mais, déjà fondée sur l'espérance de la vie divine, elle doit provoquer en nous humilité et sagesse, désir de Dieu et détachement. Elle doit nous faire prendre de la hauteur par rapport à ce que nous sommes et qui nous sommes, nous faire considérer la vanité et la vacuité d'un être centré sur lui-même, nous faire considérer le ridicule des comédies sociales et des jeux d'importance ou de pouvoir, nous faire préférer la recherche de la vérité aux accommodements lâches et serviles. Le carême est une montée à l'essentiel. Tout cela peut libérer des plages horaires considérables de nos vies et restreindre le nombre de nos réunions ! Le carême est l'occasion d'économies considérables.
Car le nul, le médiocre et l'accessoire sont de gros mangeurs de temps.
Le jeûne, l'abstinence et l'aumône, prières du Carême
Pendant le Carême, deux mots résonnent particulièrement à nos oreilles : jeûne et abstinence. Il s'agit d'actes concrets que le corps met au service de l'âme, ou plutôt par lesquels le corps se met au service de l'âme, d'un mouvement de l'âme dirait saint Augustin, et qu'il appelle le temps, notre véritable histoire étant celle de notre âme. Le jeûne perdit de sa rigueur au XIIIe siècle pour prendre sa forme actuelle. On peut désormais compléter l'unique repas originel de midi par une collation du soir et un frugal petit-déjeuner. Il s'agit d'une privation volontaire de nourriture, soit en qualité, soit en quantité. Cette privation se rapporte à notre vertu de tempérance selon trois buts : réprimer la concupiscence de la chair, libérer des œuvres terrestres, satisfaire pour nos péchés. L'Église insiste sur cette dernière fonction dite pénitentielle, considérant le jeûne comme un moyen de sanctification, et non comme une fin en soi. Le jeûne regarde notre vie spirituelle et non pas notre vie sociale. Autrement dit, il est modeste voire secret, au moins discret. L'Église le prescrit à tous ses fidèles âgés de 18 à 59 ans révolus deux fois l'an, le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint. Mais elle n'indique nullement qu'il faille se limiter à sa prescription ordinaire.
Quand vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite, pour que les hommes voient bien qu'ils jeûnent. En vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel : là, point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur
Matthieu, 6, 16-19
Il faut distinguer le jeûne de l'abstinence qui lui est associée et qui est l'interdiction des nourritures carnées, la tradition du maigre prescrite le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint, recommandée chaque vendredi de carême, à partir de l'âge de 14 ans. Il est possible de remplacer en France cette interdiction par une autre pénitence laissée à la liberté de chacun. Le Mercredi des Cendres est précédé du Mardi gras qui clôt les carnavals (étymologiquement, le moment où l'on ôte la viande, carne levantum), antiques traditions d'origine païenne qui marquent la dernière occasion de bombance avant la période de jeûne.
Il faut éviter ensemble deux choses : avoir une compréhension purement extérieure ou simplement légale du jeûne et de l'abstinence, n'y voir qu'une signification symbolique. La vie spirituelle n'est pas la seule conformité à un précepte de loi, mais elle est plus qu'une expression abstraite du sens de l'existence. Il s'agit d'une communion concrète, éprouvée dans la chair, c'est-à-dire intimement humaine. Le jeûne et l'abstinence ne sont pas des exercices inutiles ou démodés que l'on pourrait balayer d'un revers de manche, au prétexte qu'ils ne produisent pas automatiquement ce dont ils sont pourtant l'instrument. Les mépriser revient à mépriser le corps. Encore une fois, il ne s'agit pas d'une violence gratuite ou d'une haine du corps, il s'agit d'une expérience concrète par laquelle on éprouve que l'on n'est pas seul, que l'on vit pour un autre. D'ailleurs, le plus dur ne réside pas dans la contrainte qu'ils imposent, mais plutôt dans le sens qu'on leur donne : seul l'amour de Dieu peut les expliquer. Il n'y a aucune raison autre que Dieu.
Nos contemporains acceptent bien volontiers de faire souffrir le corps pour quelques muscles saillants ou quelques grammes de cellulite en moins, et leurs privations rapportent gros à toute une économie du bien-être, de la minceur et de la jouvence. Mais, s'il apparaît que la privation est ordonnée à un autre que soi, qu'elle est l'expérience d'une communion concrète avec celui qui m'aime au-delà de tout dans une relation de foi, elle provoque le scandale et l'hostilité contre une religion archaïque et doloriste qui ose encore parler de jeûne et d'abstinence.
Le problème n'est donc pas celui du fait de la privation, mais celui du sens que nous lui donnons. Est-il absurde de se priver pour Dieu ? Le culte de Soi est la vraie substitution religieuse qu'a opérée notre époque après celui de l'État et de l'Idée. Le Carême en est à la fois l'antithèse et l'antidote. Antithèse parce qu'il procède par un évidement de soi, antidote parce qu'il nous console de n'être que nous-même et nous fait désirer d'en franchir les limites. Comme antithèse, il est naturel qu'il ne soit pas à la mode, comme antidote, il est donc parfaitement adapté à notre temps ! Il ne peut donc être le précepte que d'une religion très adaptée à la modernité.
Dire du Carême qu'il est spirituel ou privé et non pas social ou public ne signifie pas qu'il est individuel et non pas communautaire. C'est un acte intérieur qui se vit collectivement. Il est un acte de l'Église entière. Il s'accompagne donc d'exercices communautaires, de gestes accomplis ensemble.
Autrement dit, il n'est pas bling bling tout en prenant des formes concrètes identifiables. C'est un temps de délicatesse qui vise à avancer avec l'autre sans lui faire sentir la moindre gêne, sans lui poser la moindre question. C'est une vraie présence, une vraie mise en présence, car ne reçoit que celui qui s'abandonne.
Le jeûne doit donc être compris comme une œuvre de prière. Mais il faut encore lui ajouter le caractère des œuvres de justice, car l'amour de Dieu est inséparable de l'amour du prochain, non pas seulement de celui qui m'est proche (celui que j'aime et dont la présence m'enchante), mais encore de celui qui s'approche (et croise ma route sans que je l'aie choisi). L'œuvre de justice n'est pas autre chose que la manifestation de la miséricorde de Dieu. Mettons un peu de miséricorde (ce qui est une vision surnaturelle de l'amour) dans une époque compassionnelle, préférons la conscience bonne à la bonne conscience. Le pape saint Léon le Grand exprima fort bien ces choses :
Mais voici revenus les jours plus spécialement marqués par les mystères qui ont renouvelé les hommes, les jours qui précèdent immédiatement la fête de Pâques ; nous sommes donc invités à nous y préparer plus activement par une religieuse purification. [...]
Rien n'est plus profitable que de joindre aux jeûnes spirituels et religieux la pratique de l'aumône ; sous le nom de miséricorde, elle englobe beaucoup d'actions de bonté qui méritent l'éloge, et c'est ainsi que les âmes de tous les croyants peuvent se rejoindre dans un même mérite, malgré l'inégalité de leurs ressources.
Saint Léon Le Grand, Sermon de Carême


Abbé Grégory Woimbée
Archiprêtre de la Cathédrale de Perpignan

dimanche 4 février 2018

En racontant... Bernard Bro, Le Notre Père


L’astronaute et le paralysé
La nuit du 21 juillet 1969 à 3 h 56 du matin : J'ai encore en mémoire cette veille de la nuit. Au Couvent, c'est la seule fois où l'on ne s'est pas couché pour une autre raison que pour la seule prière. Armstrong, chef de la mission d'Apollo 11, descend et marche sur la lune, puis dix-neuf minutes après, son compagnon Aldrin. On venait d'entrer dans le temps du monde infini. Et ce furent ces phrases étonnantes. La première parole qu'Armstrong avait dite, retransmise par Houston : « C'est un petit pas pour l'homme, mais un bond de géant pour l'humanité ». Et leur émerveillement à marcher ainsi sur la lune, leur cueillette, leur ramassage de pierres. Puis leur cri : « C'est beau, beau, beau », et ils avaient ajouté : « Une magnifique désolation ». Et l'humour était présent au rendez-vous. Avant de remonter, Armstrong avait dit à Aldrin : « Dépêche-toi, d'autres attendent sur la piste ».
Le hasard des circonstances a fait que, pendant des années, je me suis trouvé pris dans l'amitié de celui qui était le représentant du Président des Etats-Unis auprès du Pape. Lors de ses passages à Paris, nous nous rencontrions. Il descendait dans l'hôtel le plus proche de l'ambassade des Etats-Unis à Paris. De là, on voit toute la place de la Concorde. Or, en novembre 1969, cette semaine-là étaient justement reçus à Paris, dans le même hôtel, les trois astronautes de la mission Apollo 11 : Neil Armstrong, Michael Collins et Edwin Aldrin. Leur passage à Paris était pour eux une étape du voyage de la gloire. La sortie de l'hôtel était noire de monde. Remonté avec mon ami dans sa chambre, nous regardions d'une fenêtre du deuxième étage. Toute la place de la Concorde était devant nous. Des sergents de ville interviennent soudain pour dégager le devant de l'hôtel. Ils écartent la foule et font le vide. Alors les trois astronautes sortent pour rejoindre la voiture officielle.
Mais Armstrong, le chef, au lieu d'aller prendre place dans la voiture qui l'attendait, fait un écart, il franchit le barrage de policiers, et va tout droit vers une personne, au troisième rang de la foule : c'était un paralysé dans sa chaise roulante. Du haut du perron de l'hôtel, d'un coup d'œil, il l'avait remarqué. Et, alors on assiste à cette étonnante rencontre : Armstrong s'arrête pour bavarder, tenant les mains du paralysé, puis lui signe un autographe et avant de monter en voiture, il se retourne d'un merveilleux sourire vers le paralysé.
Qu'est-ce qui est le plus difficile ?
Nous, nous avions tout vu d'en haut. Alors je dis à mon ami : « Regardez, c'est extraordinaire, la rencontre de l'homme qui a été le plus vite au monde avec celui qui est le plus lent ». Et mon ami me répond : « Mon Père, qu'est-ce qui est le plus difficile : aller sur la lune, ou faire attention à son frère paralysé ? »
On sait ce que sont devenus les trois astronautes : l'un est devenu président d'une société commerciale, le deuxième a dû être interné, devenu fou ; quant à Armstrong, il consacre sa vie à la recherche pour l'étude spatiale dans une université.
Qu'est-ce qui est le plus difficile ? J'ai souvent repensé à cette phrase. Qu'est-ce que réussir sa vie ? Où est l'exploit ? Où est le motif, où est le chemin, où est le but qui mobilise finalement tout ? Réussir... ? Mais réussir quoi ? c'est comme la vitesse, l'idée de réussite. Il peut toujours y en avoir une plus grande. Alors pour quoi vivons-nous ? C'est la charité, bien sûr, qui nous guide. Mais où trouver la force, la mesure, la lumière de cette charité ? Une seule source, la vie et la prière du Christ : « Par Lui, tout a été fait ».
Or toutes les prières du Christ suivent exactement la même courbe. Elles se résument toutes en trois mots, qui expriment eux-mêmes trois sentiments de toute prière qui est chrétienne. Et ces trois mots nous livrent le mouvement, la séquence, la courbe de la vie même et de la pensée du Christ : « Père, Ton nom ; Ton Royaume ».
― Père : c'est l'émerveillement de la louange. On ne prie pas n'importe qui, mais Celui de qui on est venu et de qui on a tout reçu. Et c'est la louange, l'eucharistie : « Je te remercie, Père ».
― Ton Nom : alors à partir de ce que tu donnes je peux savoir qui tu es, et je t'adore.
― Ton Royaume : mais vois tout ce qui nous fait défaut, je n'ai pas peur de te demander, car c'est toi seul qui peut m'aider à revenir à toi.
Voilà toute la source de notre vie. La seule réussite pour un chrétien n'est pas un exploit, ni une prouesse, ni une œuvre, ni une conquête. C'est l'entrée dans un mouvement : faire retour à Dieu. Et cela prend toute la vie. Lequel est le plus difficile ? Ce n'était pas l'exploit aussi fantastique soit-il, c'était les quelques pas qui traduisaient un amour pour son frère plus démuni.
Père Ton nom Ton Royaume
Comme l'enfant prodigue : reprendre chaque jour le chemin du retour parce que le Christ l'a ouvert et dire : « Père, je sais tout ce que tu as fait. Poursuis, continue, demande, exige peut-être mais... achève ». Et les chemins de ce retour, la prière du Christ nous les livre dans le Notre Père et dans la prière sacerdotale du chapitre 17 de l'évangile de saint Jean. Relisez bien ce chapitre 17 de saint Jean. Il suit exactement, ligne à ligne, pas à pas, le mouvement du Notre Père. Il contient toutes les longueurs d'onde que puisse entendre l'âme humaine. Tout, tout y est.
Non pas, tu auras réussi si tu es un bon militant, tu auras réussi si tu es un champion, tu auras réussi si tu as fait quelque exploit, ou quand enfin tu seras digne d'être fier de toi, ou quand tu auras cru avoir franchi le seuil d'une certaine initiation, d'une certaine maturité, ou d'une certaine pureté. Non, tu auras réussi ta vie le jour où comme l'enfant prodigue tu feras retour, vraiment, vers ton Père. Le jour où cette prière du Christ à force de la dire prendra ta vie. Péguy avait peur de dire le Notre Père « Que votre volonté soit faite » : « La parole entre toutes insurmontable », disait-il.
Alors les chemins de la seule réussite sont bien ceux-ci :
— pardonner, essayer de faire les premiers pas, surtout si l'on croit être dans son droit, pardonner... jusqu'au bout ;
— lutter pour que le pain de chaque jour soit possible, jusqu'au bout de la justice et possible pour tous ;
— recevoir l'épreuve de la tentation, mais comme un pauvre, qui n'est pas sûr de lui ;
— enfin garder un regard de douceur, un regard aimant même et surtout lorsque le mal est trop dur.
Le Christ n'a pas d'autre prière pour nous : « Père, je prie pour eux, je viens vers Toi. Ils ont reconnu que je suis venu d'auprès de toi... Je veux que là où je suis, ils soient avec moi ».
Au fond de moi, ce murmure
Après les conférences de Notre-Dame de Paris, je reçus dans le courrier cette lettre : « Mon Père, il y a 35 ans que je suis paralysé. Dernièrement, j'ai souhaité mourir. Non en employant les grands moyens mais en baissant progressivement la mèche, c'est facile. Dans le silence de ma chambre, aucun reproche. Au fond de moi ce murmure : viens mon petit. Je t'aime tel que tu es. Je t'aime. Je ne sais que pardonner. Voilà, mon Père, pensez à ceux qui ne sont pas des héros. Jésus guérit le malade débordé. Je vous en supplie : redites-nous que l'espérance n'est pas faite pour les héros. Dites-nous que c'est vrai, que c'est gratuit. Je ne peux pas lever 200 kilos, je ne peux lever que deux kilos. À celui qui n'a plus rien, redites encore que c'est vrai ».
« Viens mon petit, je t'aime tel que tu es ». « Je ne peux lever que deux kilos ». J'ai rarement reçu un tel écho du Credo : Par lui tout a été fait.
Notre Père
Il y va de la prière comme de certaines réalités : par exemple l'orientation d'une vocation, la décision pour un mariage. On préférerait de beaucoup n'avoir pas à intervenir. C'est grave : les idées ne suffisent pas. On a peur de peser dans la balance, de se tromper, de manquer les enjeux. Pour d'autres choses, on peut se contenter éventuellement de parler, d'avoir des idées. Mais pour la prière c'est comme pour un plan d'urbanisme. Les idées sont lourdes de conséquences. Énoncer une erreur sur la prière, on risque d'engager de travers toute la vie de quelqu'un, tandis que dire une erreur sur Dieu, Dieu ne risque rien. Ce n'est pas un paradoxe : oui, j'ai peur de parler de la prière, car il s'agit d'une chose impossible : notre conversion. Et cela supposerait acquis au point de départ ce qui n'est qu'un point d'arrivée : que nous avons absolument besoin du Christ, pour vivre. « Par Lui tout a été fait ». Prier, c'est accepter d'entrer de plus en plus dans le silence de Dieu. C'est de plus en plus accepter de ne pas savoir où nous en sommes. Ce n'est pas, comme nous l'imaginons bien souvent, prendre du recul sur notre vie et la regarder de l'extérieur : mais au contraire, admettre qu'on ne pourra jamais s'expliquer tout seul sa propre existence, et c'est donc non seulement accepter, mais vouloir ne pas se mettre en dehors de ce rapport avec Dieu, de ce dialogue, parce qu'il constitue notre vie elle-même. On peut rappeler tout cela. On peut dire des choses sur la prière, c'est facile, mais s'y engager... J'ai peur, je l'avoue.
Et cependant, on a en même temps l'immense joie de pouvoir redire le Notre Père. Car il représente peut-être le plus beau cadeau qu'on puisse faire à un homme : ce point secret où chacun de nous peut dire « Notre Père », « mon Père qui es aux cieux », cette part d'enfance, cette part divine en chacun de nous qui résiste à tout, à toutes les usures.
Toutes les longueurs d'onde
Comment rajeunir ces paroles ? Il y a mille manières de le faire. Mais la plus simple est celle que l'Église nous fait pratiquer chaque dimanche. Ces paroles du Pater sont à la fois extraordinairement simples et sublimes, elles sont banales, elles sont usées ; nous les disons tout seuls, comme si elles étaient à nous seulement. Et quand je dis tout seuls, cela peut aussi bien vouloir dire individuellement ou en groupe : même dites en commun, on peut encore les prononcer tout seuls. Or que se passe-t-il dans l'évangile ? Les apôtres découvrent qu'ils ne peuvent pas prier tant qu'ils ne reprennent pas les paroles même du Christ, tant qu'ils ne les disent pas avec lui. Ce sont les siennes. Il nous les donne. Et donc, la meilleure façon d'en retrouver le sens, c'est de les redire avec lui, à chaque circonstance de sa vie où il a dû les prononcer ; c'est reprendre tout simplement chaque page d'évangile, et se demander ce que pouvait signifier le Notre Père ce jour-là, à cette occasion, pour le Christ, comme si nous avions la chance unique d'avoir le prisme de son regard pour parler, pour regarder les choses, pour dire des paroles et des mots qui aient un poids.
« Par lui tout a été fait ». Si vous me demandiez comment je prie... Finalement, comment, moi, je prie ? Eh bien je vous dirais — et je ne fais rien d'autre : j'ouvre mon Évangile, je dis, je redis, et je redis à nouveau le Notre Père. Quelquefois, cela me demande vingt minutes, mais je le redis à travers tel évangile très précis.
Prenons des exemples :
L'évangile du jeune homme riche, ce jeune homme dont on nous dit que le Christ fixa son regard sur lui et l'aima, et qui, cependant, ne va pas suivre sa vocation, parce qu'il est riche, parce qu'il est attaché à ce qu'il possède. Et la prière du Christ s'élève : « Père, que ta volonté soit faite, qu'il connaisse ta volonté ; pardonne-lui, protège-le, donne-lui à lui aussi le pain de la vérité ». Et, en redisant cela, d'un coup je rejoins la prière du Christ, la prière de toute l'Église pour toutes les vocations, pour que nous rejoignions nous aussi, chacun de nous, notre vocation, quelle qu'elle soit, pour que nous ayons un peu le courage de la vérité. Nous redisons alors avec le Christ les paroles même qu'il dit pour nous, comme il les a dites pour le jeune homme riche.
Prenons un autre exemple : celui du Christ qui regarde une veuve mettre son offrande dans le trésor du temple. Il est bouleversé et dit à ses apôtres : « Je vous le dis, elle a mis plus que tous les autres, car eux ils ont mis de leur superflu. Elle, elle a jeté tout ce qu'elle avait, toute sa subsistance ». Alors s'élève la prière du Christ, pour tous ceux qui donnent avec joie : « Mon Père, que ton Nom soit sanctifié. Devant cette femme, oui je peux dire qu'aujourd'hui ton Règne est bien venu sur la terre comme au ciel : donne-lui doublement le pain ».
Un autre exemple : la prière du Christ au moment où, abandonné, en croix, Il n'avait plus que sa mère et son disciple : « Père, que ta Volonté soit faite. Eux, préserve-les du mal, de tout mal ». Inventerons-nous jamais parole aussi simple et aussi forte et vraie pour ceux que nous aimons ? Et on peut poursuivre, page d'évangile après page d'évangile, jour après jour, nous pourrons toujours retrouver le regard qui nous permet de rajeunir définitivement toute prière. Quelqu'un a pu s'adresser à Dieu de façon droite, plénière : le Christ, en disant le Notre Père, tout simplement, à l'occasion des choses les plus quotidiennes qui soient ; une rencontre, une détresse, une joie. Nous reprenons à notre compte la totalité de ce que l'homme peut exprimer à Dieu. Rien n'y manque. On ne peut pas dire davantage en moins de mots. Avec le Notre Père nous avons immédiatement toutes les longueurs d'ondes, toutes les harmoniques de notre vie et de la vie de Dieu.
Une victoire sur toutes les prisons
Pour chacun d'entre nous, à certains moments, le Notre Père a pris une force plus grande dans notre vie.
Un jour à Los Angeles en voyage d'études, nous avions travaillé toute la journée. En fin d'après-midi, je rejoignais la chapelle où les étudiants se réunissaient pour la messe. Nous étions une centaine. C'était la première fois que j'assistais à cette messe de l'Université. Avant de dire le Notre Père en silence, on a tous levé les mains au ciel, et je regardais ces visages. La Californie, Los Angeles, à l'autre bout des États-Unis : peut-être l'un des lieux où il y a la plus grande variété de races sur la terre. Ils étaient tous là, à un âge encore fraternel, en tenue d'été ; des descendants de Mexicains et d'Espagnols, premiers occupants de la Californie ; des Noirs ; et puis, tout ce que l'Amérique a amené vers l'Ouest ; descendants d'Irlandais, de Polonais, d'Italiens ; des Jaunes : Los Angeles comme San Francisco est une porte de l'Asie ; et puis des métis de noirs et de jaunes ; de Mexicains et d'Américains. Et tous, groupés autour de l'autel, nous avons levé les bras. Ce jour-là, j'ai compris que le Notre Père était la prière de tous, la grande prière de la réconciliation.
Un jeudi saint, un village d'ouvriers en montagne, un petit groupe, nous entourons l'autel. Le curé fait lire à ceux qui sont là, tout au long de la messe simplement phrase par phrase, l'autre grande prière du Christ, la prière du jeudi saint qu'on appelle la prière sacerdotale, au chapitre dix-septième de saint Jean, construite exactement comme le Notre Père : « Père, ton Nom, ton Royaume, donne-leur le pardon, donne-leur le pain, protège-les du malin et du mal ». Chaque phrase venait pour ponctuer une partie de la messe, lue avec un accent différent, d'émigré, d'ouvrier, de paysan. Ce jour-là, j'ai compris que le Notre Père était non seulement la prière de tous, mais d'abord celle des pauvres, de ceux qui ont besoin du Christ comme on a besoin du pain, la prière que l'on reçoit, comme on reçoit le pain.
Le lendemain, un Vendredi Saint, j'allais au village d'à côté. C'était l'heure de la sortie de l'usine. En traversant la cité ouvrière, je sentais un peu que la prière de l'Église risquait d'être loin de ces hommes qui rentraient chez eux : Portugais ou Algériens, qu'avaient-ils à faire avec le Vendredi Saint ?... Et puis, le curé, comme celui de la veille, nous a admirablement préparés à dire le Notre Père du Vendredi Saint, sommet de la Liturgie, ce jour-là. Et j'ai compris que c'était non seulement la prière de la réconciliation et la prière des pauvres, mais aussi la prière d'un combattant, qu'elle avait été payée par le sang. Cela ne va pas de soi « que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite ». En priant ainsi, on accepte le suprême combat contre tout ce qu'il y a en nous de ténèbres, de refus, de péché.
En prison
Et puis, enfin cette confidence d'un Petit Frère de Foucauld : depuis plusieurs années, il passe régulièrement six mois par an en prison, volontairement, avec les prisonniers. Bien sûr il n'a rien « fait de mal », mais il a choisi — comme religieux — de vivre avec et, comme les prisonniers, de partager avec eux tout ce qui fait leur vie. Il écrit cette lettre juste au moment où il vient de retourner en prison : « Dire que j'ai été fier à l'approche de la prison serait vous mentir. Non pas que la perspective de la cabane m'effraie, mais la pensée de reprendre ce chapelet de jours qui se déroulent machinalement comme un énorme robot, produit un petit pincement tout simplement. Comment continuer sans entretenir cette flamme qui du fond du cœur brûle pour le Christ et ceux dont il nous envoie partager la vie ? Ainsi je suis de plus en plus gêné quand on me demande avant que je revienne ici : C'est pas trop dur là-bas ? Ça vous plaît, la prison ? Ou quand on me souhaite de l'adoucissement ou du courage. Non ici ce n'est pas spécialement dur, même pour les autres, comparé à d'autres prisons. Et une prison n'est pas faite pour plaire, ma parole. Et ce n'est pas le courage qui nous y pousse, nous autres petits Frères, mais c'est l'amour.
J'ai été heureux de retrouver d'anciens camarades. Et en même temps cela me serre le cœur de les voir toujours là : loin de leur famille et amis. Avant de revenir ici, j'ai passé une quinzaine chez un des anciens camarades, lui et sa famille étaient partis en vacances et m'ont laissé un chien à surveiller, un hamster à nourrir et... la maison à repeindre. J'ai été content de lui être quelque peu utile. Il met la religion à côté, mais il m'offre son amitié un peu rude et me prend comme je suis. Une fois à l'ombre, on compte les jours et pas seulement les années et les mois. Sans être présomptueux, je ne m'interdis pas de comparer la prison à la... N.A.S.A. : ici et là fonctionnent en plein les comptes à rebours ! Cette fois-ci on m'a mis dans une cellule ayant double grillage à la fenêtre. Pour « me venger » il m'arrive de prier le cœur en fête, devant ces barreaux éclairés en contre-jour par la lune. Et chaque fois que je me retrouve à l'air libre pour aller au travail ou à la chapelle, je respire à pleins poumons. Privés de tant de choses, il me semble que nous sommes plus sensibles à la nature. Un jour, en allant au travail, un camarade a laissé échapper dans un murmure : « pas de soleil aujourd'hui ». Son accent m'a bouleversé. Il y a eu ces mois derniers, coup sur coup, six décès, dont un suicide, tous dans des circonstances dramatiques. Ces hommes ont vécu dans la souffrance et fermé les yeux dans la solitude, la terrible solitude. J'ai un faible pour les camarades malades. De toute mon âme je supplie le Christ d'être enfin la Lumière, la Paix et la Joie de ceux qui viennent de nous quitter pour l'autre vie. J'ai du mal à penser qu'ils ne sont plus, eux qui hier encore faisaient la queue avec moi pour la soupe, ou un autre dont je tenais la main, et qui, deux jours avant de mourir, me murmurait des monosyllabes au sujet de sa mère impotente et seule.
Heureusement que nous avons tous, eux et moi, un Père qui est au ciel. Il m'arrive souvent de ne répéter que les premiers mots du Pater durant ma prière. Bientôt Noël. Voilà des années que je le passe en prison. Je m'en réjouis, parce qu'ainsi je puis être avec ceux qui ne peuvent pas le fêter en famille. Et puis je n'ai pas à supporter les amoncellements d'objets factices et de victuailles à l'approche des fêtes. Évidemment, il ne m'est pas donné d'être avec l'un ou l'autre d'entre vous ce jour-là : mais cela n'empêche nullement ma pensée et mon cœur de se faufiler entre les barreaux pour vous donner rendez-vous à la crèche de Bethléem, en cette nuit lumineuse. Là nous adorerons, prierons, aimerons... Alors, joyeux et saint Noël à tous ».
Que dire d'autre ? Le Pater : « Chaque fois que je me retrouve à l'air libre, je respire à pleins poumons ». Pour le Petit Frère, c'était bien avec tous ceux qui sont en prison qu'il avait besoin du Christ pour vivre. « Par Lui tout a été fait ».
Trente secondes pour Abraham
Si nous imaginons que l'histoire du soleil et de notre système planétaire, des origines jusqu'à nous, tenait en une année et donc que nous soyons actuellement au 31 décembre à minuit, que se serait-il passé en janvier, en avril, en septembre, en décembre ? Quand l'homme serait-il apparu ? Certes bien des incertitudes demeurent. Mais on peut dire ceci :
En janvier, une boule de gaz se divise en milliards de petites parcelles dont l'une est notre soleil. En février, se forment les planètes et notre Terre. En avril, eau et terre se séparent, puis la vie apparaît. À la fin de septembre, les amphibiens se hasardent à essayer leurs poumons neufs et leurs premières pattes sur les terres silencieuses où s'installent les premières plantes à graines. À la mi-octobre, les jeunes reptiles pondent leurs œufs. En décembre : le premier mammifère, les fleurs et les oiseaux. À la fin du mois les Pyrénées puis les Alpes... surgissent. Et ce n'est que le dernier jour de l'année, à la Saint-Sylvestre, qu'apparaît enfin l'homme qui ne marche plus comme un singe, qui marche debout : l'homo erectus, l'homme de Pékin et ceci à 11 heures du soir le 31 décembre. Il n'a encore que 1 000 cm3 de cerveau... Puis à minuit moins dix, apparaît l'homme de Neandertal, celui qui fait des outils, l'homo sapiens ; celui-ci a un cerveau de 1 400 cm3, une bonne cylindrée, la nôtre. Et l'histoire connue, celle de Sumer et de l'Égypte ? Elle ne commence que deux minutes avant minuit à 23h58. Et celle d'Abraham, de la civilisation dont nous dépendons : elle ne commence qu'il y a 30 secondes.
Prenons encore deux exemples. Imaginons que l'épaisseur d'une feuille de papier soit équivalente à la durée de mille années. Un bottin de téléphone de mille feuilles aurait dix centimètres de haut et représenterait cent mille ans. La hauteur de la Tour Eiffel représenterait la durée de notre terre... et pour avoir la durée de notre civilisation, celle de l'ère chrétienne, il suffirait de retirer les deux dernières feuilles, au sommet de la Tour.
Projetons-nous maintenant dans la lumière. Si, sur une planète de notre plus proche nébuleuse, celle d'Andromède, existaient des êtres très intelligents dotés d'instruments assez puissants pour apercevoir notre Terre et ce qui s'y passe, ils verraient aujourd'hui même, en quelques points épars de l'Afrique ou de l'Europe, de petits êtres bizarres dont ils ne pourraient prévoir le prestigieux avenir, car ils ignorent encore l'art de tailler les pierres : les premiers Australopithèques ! La lumière met en effet un million et demi d'années pour nous venir de cette nébuleuse, et lorsque, à la vitesse de 300 000 km à la seconde, paraissent les faibles rayons qui nous arrivent, il n'existait pas encore d'homme sur notre Terre.
En face de ces raccourcis de l'histoire on a envie de s'écrier : comme nous sommes jeunes ! Tout commence. Tout est encore devant nous. Nous existons depuis une demi-heure, notre histoire ne remplit que deux minutes sur un an ! Trente secondes depuis Abraham ! Avec quelle espérance, le Christ regarde cette histoire, son humanité commence à peine à trouver un langage...
Et cependant comme il est difficile d'être jeunes. Déjà tout parle de vieillissement, de pollution... Il y aura toujours des esprits chagrins qui préféreront l'amertume. Au moment de l'invasion des Barbares en Occident, saint Jérôme s'enfuit au désert parce qu'il pensait que tout était fini, perdu ; au même moment saint Augustin s'écrie : Mais tout commence, enfin les Barbares vont connaître le Christ. C'est le début du christianisme. Aime et fais ce que tu veux...
La frontière entre le bien et le mal
Tout commence, certes, mais en ces deux minutes d'histoire on a déjà eu le temps de compter vingt et une civilisations différentes, c'est-à-dire vingt et une fois un crépuscule, une disparition, une mort. Le mal est là. Ainsi qu'en chacune de nos vies, il y a les moments d'étonnante bonté, de création, de jeunesse et aussi les moments de ténèbres. Soljenitsyne, dans le tome II de l'Archipel du Goulag, confesse : « Sur la paille pourrie de la prison j'ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi... J'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal (et il reprend exactement une idée déjà exprimée par saint François de Sales) ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu'elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l'humanité... J'ai compris la vérité de toutes les religions du monde : elles luttent avec le mal en l'homme. Il est impossible de chasser tout à fait le mal hors du monde, mais en chaque homme on peut le réduire ».
Nous avons la nostalgie de la fraîcheur d'un regard neuf et espérant, jeune et commençant, il faut aussi souhaiter avec autant de force le plus grand exploit qui soit sans doute : reconnaître le mal et le pouvoir du mal qui est en chacun de nous et, du coup, nous interdire de ne jamais profiter du mal qui est dans les autres pour accuser, pour excuser nos mensonges et nos lâchetés. « La frontière entre le royaume du bien et le royaume du mal passe par notre cœur » (Saint François de Sales).
Te Deum Miserere
Autrefois on nous faisait psalmodier à minuit, le trente et un décembre dans les couvents et les monastères, deux chants à la suite, juste l'un après l'autre : Miserere et Te Deum. Te Deum un hymne à la victoire et à la bonté du Dieu de l'univers. « Par Lui tout a été fait ». Miserere : c'est le psaume, le cri de détresse de David après son adultère, devant le péché... On faisait chanter cela à des moines. Tous nous risquons d'avoir trahi les choses, les autres, l'avenir, la confiance. Mais à chacun de nous, en face de notre vie, le Christ est venu dire : Tu n'es pas seul en face du mal, le mal est là, mais on peut le réduire ; et tout commence. À la fois : « Tout est jeune » ; mais « la frontière entre le bien et le mal passe par son cœur ». Ce paradoxe a un nom et il contient tous les vœux que l'on peut se faire. Un nom merveilleux, le nom le plus précieux. Il contient une tension, un paradoxe, la douloureuse tension qui habite tout homme ; plus forte que toutes les détresses, non pas une hypothèse ou une anesthésie, mais ce qu'on peut souhaiter de plus grand, le courage d'une douloureuse tension, et c'est un nom d'enfant, le nom de l'enfantement dont tout homme est capable : l'espérance.
Te Deum Miserere.

Bernard Bro, op, in Surpris par la certitude

mercredi 17 janvier 2018

En apodictiquant... André Tubeuf, Bach parmi nous


Qu'aurions-nous pu savoir de Bach, alors, nous qui allions avoir 20 ans ? Autant dire rien. Bach est peu dans notre culture, pas du tout dans l'immémorial français. 1950, c'était le bicentenaire de sa mort, mais en France, seule Strasbourg allait le fêter : dans cette cité la langue, la mémoire, la culture ne font pas que regarder l'autre côté du Rhin, elles entendent. J'y viendrai vivre sept ans plus tard, et mon imprégnation de Bach doit beaucoup à une ville où le vendredi saint est férié, à l'allemande et où l'audition d'une Saint Matthieu (ou Saint Jean) occupe l'après-midi.
J'étais dans ma dernière année d'interne à Louis-le-Grand. Juin 1950, pour moi, c'était le concours de l'École normale, je n'aurais pu faire le pèlerinage. Mais quelques étudiants y sont allés, malgré la difficulté que représentait tout voyage, à l'époque. À l'avance, que savaient-ils de Bach, eux ? La rumeur. Que de tous les compositeurs il est le plus complet, le plus sérieux ; le plus élevé en même temps, dans l'ordre spirituel : en lui musique et spiritualité ne sont qu'une même orientation de l'âme. Ceci aussi : qu'une étonnante cohérence, unique en musique, fait que dans la moindre de ses œuvres, même pour un commençant (côté doigts comme côté entendement), l'Ordre est là, l'Ordre se lit : ce même « sentiment du sol », tout naturellement communiqué, aux humbles comme aux ignorants (en musique), sur quoi la Jeune Parque de Valéry dit fonder « l'assurance sacrée ». Et nous avions bien besoin d'assurance, et qu'un sol semblât solide sous nos pas, et un peu de ciel, si possible, au-dessus de nos têtes. Cette même année, en classe de philosophie, Maurice Savin, soit-il béni, tournait nos esprits vers Leibniz, non pas à cause de l'optimisme (on serait bien innocent d'imaginer que cet optimisme-là, ni aucun, suffise à faire voir la vie en rose). Mais à cause de l'Ordre. À cause de cette espérance, qui est en même temps certitude, que l'Ordre existe, qu'il est lisible si l'on se donne la peine, et que c'est bien ainsi. Sur cela on pourra fonder l'assurance sacrée.
Nous avions bien besoin d'un sol d'où nous tenir debout, pour regarder plus loin ; et d'un maître d'esprit (surtout pas un maître à penser : ils étaient sinistres alors) aussi, qui nous conforte dans notre détresse, nous nés d'une avant-guerre qui déjà avait son odeur de guerre. Nous n'avions vécu que des années de guerre et, aujourd'hui, pouvions voir la mésentente miner la paix revenue, le chaos s'installer décidément comme seule forme que notre monde humain, trop humain soit capable d'assumer. L'absurde comme loi et destin, voilà ce qu'on nous offrait. Le contraire même de Leibniz, de son optimisme. À cela le très peu de Bach à quoi on avait alors accès apportait un catégorique, un surnaturel démenti. Je l'avais capté une fois pour toutes à la radio, dans l'émission de Jean Witold « Les Grands Musiciens ». La cadence du Cinquième Brandebourgeois par Serkin suffisait, faisait preuve. Bach c'est cela, ce déferlement qu'il permet au clavier, pure turbulence qui va, et pourtant peu à peu achemine l'Ordre, l'impose dans ce qui se meut et déborde ; passe, et pourtant ne passera pas. Impression saisissante, fondatrice, qui, les soixante-dix ans qui suivront, me fera encore de l'usage. Plus évident encore (apodictique dans mon vocabulaire d'apprenti philosophe) est un moment de musique d'une transparence, d'une eau incomparables, pur diamant dont les ondes, alors si avares de musique, sont miraculeusement prodigues : Jésus que ma joie demeure. Le miracle Lipatti. Trois minutes, à peine plus, mais d'évidence : une évidence qui est aussi une nécessité. Un sentiment qui est aussi un sol. Et un ciel. Résumé du miracle Bach. Car le meilleur des mondes, avec Leibniz, n'est qu'idéal ; en idée. Tandis que cet autre meilleur des mondes, Bach, Lipatti, c'est d'ici même et pour aujourd'hui ; c'est palpable ; ça existe ; ça console de l'autre, trop réel.
1950 apportera davantage : le récital de Besançon enregistré mais pas diffusé en direct, tant la RTF avait de raisons de craindre que Lipatti n'y puisse aller jusqu'au bout ; et sa diffusion le 2 décembre, jour de sa mort, démentant du coup qu'il soit mort. Car cette première Partita de Bach, désormais, serait avec nous pour l'éternité, et contre toute fissure de la santé, de la foi ou du sol ; contre toute mort. Moi-même, désormais normalien et libre de mes soirs, je courus à l'ancien conservatoire entendre Kempff dans Bach (et aussi Beethoven), et Menuhin, à Pleyel, dans seulement Bach. Tant j'avais soif d'accéder par l'oreille, par l'écoute, à ce monde qui appelait mon désir, monde de beauté certes, mais d'ordre d'abord. Tout petits points d'appui, tremplins à peine pour un saut, un envol vers quelque chose d'infini, qui dit le vrai : ce vrai que les livres, que la pensée, aujourd'hui, nous refusent si souvent.
Je n'ignorais pas qu'il est un autre Bach que celui de Lipatti, Menuhin et Serkin. Un Bach qui chante et qui, essentiellement, célèbre. Il célèbre à autre plénitude et hauteur, célèbre en termes exprès et explicites le Dieu que Partitas et Brandebourgeois, et même Jésus que ma joie demeure glorifient sans le nommer, glorifient sans mots, dans la pureté du son, qui est gage d'universalité. Ce Bach des Cantates, des Passions, de la Messe, quelle plénitude de plus (si l'on peut dire ainsi) va-t-il me révéler ? Vers lui je tends, de toute mon avidité. Aimant le chant déjà, de toute ma naïveté assoiffée, l'aimant dans Mozart, dans Schubert et quelque langue qu'il emprunte (dont il faudra apprendre à entendre les mots), je veux aussi, y attendant plus pleine plénitude, le chant qui est explicite (qui, en vérité, est cause expresse) dans toute une grande moitié, la plus monumentale, de son œuvre. Je ne dis pas que la Saint-Matthieu est plus grande que L'Art de la fugue, ces grandeurs-là ne se mesurent pas en degrés et en chiffres. La différence est que L'Art de la fugue nous parle sans mots, le timbre, le son et la forme lui suffisent ; et parle universellement : qui a des oreilles pour entendre l'entend tout à plein. Nul en revanche n'entendra le plein Bach de la Saint Matthieu sans entendre d'abord ses mots, des mots allemands, et consentir à la sensibilité religieuse qui exalte sa spiritualité. Celle-ci date d'un temps, elle s'inscrit dans un lieu (et même un rituel), elle se dit dans une langue qui n'est pas celle de tout le monde et en appelle expressément à la Passion du Christ, à quoi certes chacun n'est pas obligé de souscrire. S'exprimant par davantage de canaux, et plus divers, elle vise et atteint en l'auditeur d'autres points de résonance, eux-mêmes plus divers et, par essence, subjectifs. C'est dans ce Bach-là, le plus particulier, mais le plus plein, que j'aspire à entrer, humble néophyte qui n'a pas appris la musique : conduit par le chant. Le Bach des concerts, même avec Kempff et Menuhin, jamais ne me suffirait.

André Tubeuf, in Bach ou le meilleur des mondes

jeudi 4 janvier 2018

En qualifiant... Dom Claude Martin, Dieu (2)


Dieu fort
Attingit a fine
mime ad finem fortiter
Sagesse VII, 1
Il n'y a rien de plus vrai, que la force et la douceur sont les deux pôles sur lesquels un bon gouvernement doit être appuyé ; parce qu'il doit être dans un tempérament si juste, que la force ne l'élève point jusqu'à la sévérité, et que la douceur ne l'abaisse point jusqu'au relâchement, ni jusqu'à ces molles complaisances qui donnent à des sujets la liberté de faire impunément ce qu'ils veulent.
La force qui accompagne la douceur de Dieu dans le gouvernement des créatures est une fermeté inébranlable, par laquelle il veut qu'elles soient toutes soumises aux lois auxquelles il les a assujetties dans leur création. Car, comme il les a produites pour de certaines fins, il leur a aussi prescrit certaines lois par lesquelles il veut les y conduire.
Les règles du soleil sont qu'il soit dans un continuel mouvement, qu'il fasse tous les jours le tour du monde, qu'il s'éloigne ou qu'il s'approche de son pôle à chaque tour qu'il fait, qu'il éclaire, qu'il échauffe, qu'il dessèche, qu'il engendre.
Les règles de la mer sont qu'elle s'enfle de temps en temps, qu'elle ne passe jamais les grains de sable qui lui sont donnés pour bornes, qu'elle soit fluide et navigable, que ses eaux soient amères.
Les règles de l'homme en général sont : la loi de Dieu, la loi de la raison, la loi de l'Évangile, la loi ecclésiastique, la loi du Prince, la loi de son Supérieur, les lois particulières de son état.
Les règles de l'homme prédestiné en particulier sont que la foi lui soit prêchée et qu'il la reçoive ; que la grâce lui soit donnée et qu'il y consente ; qu'il évite le péché, et quand il l'aura commis qu'il fasse pénitence ; qu'il fasse des œuvres dignes de la vie éternelle.
Les règles de l'homme réprouvé – mais règles terribles et effroyables, règles dont son propre péché est l'auteur et comme le législateur – sont qu'il viole la pureté de son baptême ; qu'il méprise les grâces qui lui sont nécessaires ; qu'en méprisant la grâce, il pèche ; qu'en péchant, il ne s'amende point ; qu'en ne s'amendant point, il s'aveugle ; qu'en s'aveuglant, il s'endurcisse ; et enfin qu'il meure dans son péché.
La force du gouvernement de Dieu est donc une fermeté vigoureuse et constante, par laquelle il veut ou permet que toutes choses soient conformes à leurs règles. Et il le veut ou permet si efficacement, qu'aucune ne se montre irrégulière et n'y désobéit. Que si le soleil s'est une fois arrêté au commandement de Josué 1 ; et s'il est une autre fois retourné dix degrés en arrière, à la demande du Roi Ézéchias et à la prière du prophète Isaïe 2, ce repos même et ce retour étaient des règles que Dieu lui avait prescrites, dès le commencement de sa création, pour être observées en leur temps.
L'homme seul, à cause de sa liberté, semble s'éloigner des ordres de Dieu. Mais il ne s'en éloigne jamais. Car, s'il s'écarte de l'un, il tombe dans l'autre. S'il secoue le joug aimable des lois des prédestinés, il se soumet volontairement à la servitude des lois des réprouvés 3. Et Dieu veut qu'elles soient gardées à son égard avec la fermeté convenable à la force de son gouvernement.
Il est vrai que la force n'est point sans la douceur. Car, au même temps que les lois de la réprobation s'exécutent sur le réprouvé, Dieu lui fait encore des grâces extérieures : mais il les méprise. Il lui en donne encore d'intérieures : mais il les rejette. Elles ont même quelquefois leur effet, mais ce n'est que pour un temps ; et, quelque douceur que Dieu ait pour lui, la force enfin l'emporte par-dessus la douceur ; parce que, s'étant soumis volontairement et par le choix de sa propre malice aux lois de la réprobation, il est juste qu'il en porte toute la pesanteur.
Faites, ô Dieu, que votre douceur l'emporte à mon égard au-dessus de la force ; ou plutôt que la force de votre conduite sur moi soit toute dans la douceur. Et pour cet effet, faites-moi la grâce que je sois toujours obéissant aux lois saintes où votre Providence m'a assujetti, et que je ne tombe jamais sous les lois funestes de la réprobation, qui privent l'âme des douceurs de votre conversation en cette vie, et qui la séparent éternellement de vous et de votre gloire en l'autre.

Dieu doux
Et disponit omnia suaviter
Sagesse VIII, 1
Comme la conduite de Dieu, qui est le modèle de toutes les conduites, est extrêmement forte, elle est aussi extrêmement douce. Car, encore que Dieu agisse incessamment pour rendre les créatures conformes aux lois qui leur sont convenables et qu'il leur a imposées, il use néanmoins d'une telle douceur qu'il ne fait jamais violence à leur inclination, mais plutôt il s'accommode au génie et à la condition de leur nature. Il agit nécessairement avec les causes nécessaires, et il agit librement avec les causes libres. Ainsi, il s'ajuste tellement à leur inclination naturelle, qu'encore qu'il les applique à leurs effets et qu'il les détermine à l'action, elles agissent néanmoins aussi naturellement et avec autant de douceur que si elles agissaient toutes seules. Il est si éloigné de faire violence à leur inclination, que, lors même qu'elles agissent et qu'il agit avec elles, c'est lui-même qui leur donne leur inclination, savoir la nécessité aux causes nécessaires, et la liberté aux causes libres.
Il fait encore paraître sa douceur en ce que, nous imposant des lois, il ne nous commande rien d'impossible. Mais tout ce qu'il ordonne est proportionné à notre puissance, et souvent à notre inclination, étant pour l'ordinaire quelque perfection naturellement aimable, comme de ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît.
Quant aux préceptes qui ordonnent des choses qui surpassent nos forces naturelles, comme de l'aimer, de croire, d'espérer, il supplée à notre faiblesse par une force intérieure qui nous les rend non seulement possibles mais encore délicieuses, et il nous y fait obéir avec un plaisir qui ne se peut expliquer.
Sa douceur est encore assaisonnée de cette discrétion de ne pas exiger également de nous tout ce qu'il ordonne. Il y a des choses qui sont absolument nécessaires à notre salut, et il nous les commande aussi absolument ; et il y en a d'autres qu'il nous propose avec plus d'indifférence – comme sont les conseils évangéliques –, et il les laisse à notre bonne volonté selon la grâce qu'il nous veut donner.
Si quelque tentation nous presse, il balance exactement et en particulier nos forces et nos faiblesses, afin que nous ne soyons point tentés au-dessus de ce que nous pouvons 4. Dans le combat il se met de notre côté ; et par un secours secret il nous donne les forces qui nous sont nécessaires pour vaincre ; en sorte que, si nous succombons, toute la faute vient de notre part.
Il nous fait voir mille charmes saints dans la vertu pour nous la faire aimer, et autant de laideurs dans le vice pour nous le faire haïr. Si nous bronchons, il dissimule avec amour ; si nous continuons, il nous reprend avec douceur ; si nous ne nous amendons pas, il nous corrige avec plus de force, mais toujours avec miséricorde. Quelquefois, il fait en sorte que nous soyons nous-mêmes les vengeurs de nos fautes, mettant à notre option et comme en notre main la verge de notre châtiment, ainsi qu'il fit à David 5 ; et il dispose si adroitement notre volonté, que nous aimons le supplice où nous nous condamnons.
Sa douceur monte jusqu'à ce point, qu'après que nous nous sommes condamnés à quelque pénitence, il la diminue par des inspirations secrètes, ou par des empêchements imprévus qui en empêchent l'exécution, ou par l'ordre de ceux qui nous dirigent, se contentant par ce moyen de notre bonne volonté. Ou s'il permet que nous exécutions la sentence que nous avons prononcée contre nous, il en adoucit la peine et nous la rend aimable, nous traitant avec autant de douceurs et de consolations intérieures que si nous ne lui avions jamais déplu.
Admirez la force du gouvernement de Dieu ; mais admirez encore davantage sa douceur. Admirez-la et l'aimez tout ensemble, car il ne se peut rien désirer de plus admirable ni de plus aimable ; mais que votre admiration et votre amour se terminent à une parfaite soumission à une conduite si forte et si douce.

Dieu juste
Deux judex justus
Psaume VII, 12
Dieu est un juge très exact et un vengeur très rigoureux, si ennemi du péché qu'il ne peut souffrir qu'aucun demeure impuni. Il châtie les plus petits aussi bien que les plus grands, sans que personne, de quelque qualité qu'il soit, puisse arrêter le cours de sa justice, ni par force, ni par prières, ni par présent, ni en aucune autre manière que ce soit.
Avec cette exactitude il est si clairvoyant, qu'aucun péché, pour petit qu'il soit, et pour noire que soit l'obscurité où on le commet, n'échappe à sa connaissance et demeure sans punition. Il le persécute jusque dans ses plus fidèles serviteurs ; et quoi qu'il les aime, qu'il les remplisse de sainteté, qu'il les favorise de ses visites, qu'il les éclaire de ses lumières, qu'il les comble de ses dons, qu'il les honore de son amitié, qu'il les gratifie de sa présence et de son entretien, qu'il se serve même d'eux pour faire des prodiges et des miracles, il ne peut souffrir en eux une pensée inutile, une parole oiseuse, une action vaine ou légère, qu'il n'en tire vengeance : ou après cette vie par les feux du purgatoire, ou dans ce monde par les épreuves des tentations, des sécheresses, des désolations intérieures, des persécutions, des pauvretés, des misères, des infamies, des opprobres, ou du moins par les pénitences que son esprit intérieur leur fait exercer sur eux-mêmes.
C'est ainsi que Moïse, Aaron, Samuel, qui étaient des hommes choisis, n'étaient pas exempts de sa justice ; et le Prophète dit que Dieu se vengeait exactement de leurs fautes 6.
Mais se peut-on rien imaginer de plus surprenant que la sévérité avec laquelle il a traité son Fils unique ? Ce Fils était le Juste des justes, le Saint des saints, l'Innocent des innocents, la justice, la sainteté, l'innocence même, en sorte qu'il n'y avait rien en lui à corriger ni à punir. Et néanmoins qu'il avait seulement la figure d'un pécheur et qu'il s'était rendu pleige 7 des péchés des hommes, son Père ne put le souffrir sans châtiment. Sa justice se montra si rigoureuse envers lui et le chargea de tant de supplices, que cet innocent Agneau ne put s'empêcher de s'en plaindre dans la croix : « Mon Père, Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné ? »8 Et ses douleurs étaient si pénétrantes, si diversifiées et en si grand nombre, qu'il dit par la bouche d'un Prophète que les douleurs de l'enfer l'avaient environné de toutes parts 9.
Si Dieu traite de la sorte ses plus fidèles amis pour des fautes si légères ; si même il traite son propre Fils avec tant de sévérité pour des dettes qu'il n'a pas contractées mais dont il s'est seulement rendu caution, quel traitement dois-je attendre, moi qui suis son ennemi et à qui ma conscience représente et reproche une infinité de crimes, moi qui suis pénétré de péchés jusque dans le centre de mon corps et jusque dans le fond de mon âme ? Mes yeux, mes oreilles, ma bouche, ma langue, mes mains, mon cœur, mes passions, mon imagination, mon entendement, ma volonté, sont tous pénétrés de péché, et rien n'est exempt de crimes en moi. Toutes les puissances de mon âme, toutes les parties de mon corps m'accusent ; et ma conscience ne trouvant rien à dire qui la justifie, elle se condamne elle-même.
Combien donc dois-je craindre votre justice, ô mon Dieu, moi qui suis le plus coupable de tous les hommes ? Je crains votre justice et pourtant je l'aime, parce qu'il est juste qu'elle soit satisfaite. Mais parce que la pénitence et la componction de cœur tiennent lieu de vengeance devant votre justice, donnez-moi la force de me venger de moi-même contre moi-même. Puisque c'est moi qui ai fait injure à votre loi, et que mon cœur a fait outrage à votre amour, que mon corps soit devant vous une victime perpétuelle, et que mon cœur soit incessamment pénétré du glaive de la douleur.

Dieu miséricordieux
Tu Deus clemens et misericors es,
patiens et multae miserationis
Jonas IV, 2
Si Dieu est infiniment juste, il est aussi infiniment miséricordieux. La miséricorde et la vérité s'accordent en lui, la justice et la paix s'embrassent 10 et se donnent le baiser ; en sorte que, quand l'une veut faire éclater ses vengeances, l'autre vient aussitôt à la rencontre pour les retenir ou pour les modérer.
Toutes ses perfections le rendent infiniment glorieux ; mais il n'y en a pas une dont il se glorifie davantage que de sa miséricorde : aussi n'en a-t-il pas une dont il donne plus de marques, et dont il fasse plus éclater les effets. Car sa prédestination est seulement pour les justes, sa justice est seulement pour les pécheurs, sa béatitude est seulement pour les saints ; mais sa miséricorde se répand sur toutes les créatures, et la terre en est toute remplie, comme témoigne le Prophète 11.
Il est vrai que quelques-unes sont aussi étendues que la miséricorde, comme la création, la conservation, la providence ; mais c'est parce qu'elles contiennent la miséricorde, et qu'elles en sont comme les exécutrices.
La miséricorde de Dieu est tellement étendue, qu’elle se fait ressentir même aux créatures insensibles. Car, si le monde est un théâtre éclatant de misère, où toutes les créatures s'efforcent à se détruire et à s'anéantir les unes et les autres, il est un théâtre bien plus magnifique de la miséricorde, en ce qu'elle veille sur les mêmes créatures pour empêcher que l'être qu'elle leur donne ne se perde et qu'elles ne retournent dans leur néant.
Il est miséricordieux aux pécheurs, ne les châtiant pas sitôt qu'ils ont péché, mais attendant avec patience qu'ils se convertissent ; car il ne veut pas la mort ni la perte du pécheur, dit le Prophète 12, mais qu'il retourne à Dieu et qu'il vive.
Il est miséricordieux envers les damnés, en ce qu'il les punit toujours moins qu'ils ne méritent.
Il est miséricordieux envers les saints, parce qu'il les récompense au-delà de leur mérite et de leurs vertus.
(3)          Mais l'objet le plus universel et le plus naturel de sa miséricorde, c'est l'homme voyageur qui chemine entre le ciel et l'enfer. Il soulage ses misères – qui sont sans nombre – avec tant de douceur et de suavité, qu'il semble que les plus misérables soient ceux qu'il considère le plus. En effet, si la misère est l'objet de la miséricorde, une grande misère est l'objet d'une plus grande miséricorde. S'il nous envoie des infirmités, il nous donne la patience pour les supporter avec fruit. S'il a un bras élevé sur notre tête pour nous frapper, il nous embrasse de l'autre pour nous soutenir 13. S'il permet que nous soyons tentés, il envoie en même temps le secours de sa grâce pour nous faire vaincre la tentation. Si nous sommes en état de péché, il nous rappelle avec une amoureuse impatience ; et avant que nous l'appelions, il dit : « Me voici »14. Quand nous voulons nous convertir, il travaille le premier avec nous à notre conversion, et elle n'est pas plutôt consommée qu'il en fait une fête dans le ciel.
La facilité avec laquelle la miséricorde apaise la justice et la forte à être satisfaite est ce qui la rend plus admirable et plus aimable. Car elle n'exige rien au-dessus de nos forces et qui nous soit fort difficile 16.

Dieu patient
Patiens est Deus in illis,
et effundit super eos
misericordiam suam
Ecclésiaste XVIII, 9
L'Écriture ne loue et ne relève rien tant que la patience de Dieu. Et cela était nécessaire pour notre exemple et pour notre consolation.
Mais la patience de Dieu ne consiste pas comme celle des hommes à souffrir de la douleur sans se plaindre, parce qu'il est impassible en sa nature ; ni à réprimer les mouvements de la colère et des passions, parce qu'il n'a point de passion ni de colère ; ni à conserver une égalité d'esprit dans les adversités, parce que rien ne lui arrive de contraire puisque rien ne se fait que par l'ordre ou par la permission de sa volonté ; ni enfin à soutenir avec égalité d'esprit les événements qui peuvent causer de l'altération, car, comme dit l'Écriture 16, Dieu n'est pas comme l'homme, qui n'est pas constant à lui-même ; ni comme le fils de l'homme, qui est sujet au changement.
Mais sa patience consiste dans une bonté extrême à supporter les péchés des hommes, et dans une longanimité admirable à différer le châtiment qu'ils méritent. Car, si l'on considère les différents états des hommes, tant en général qu'en particulier, il ne s'en trouvera presque point qui ne soient à Dieu des sujets de patience. Il y a une infinité de peuples sur la terre qui ne le connaissent pas seulement. Il y en a qui le connaissent, mais qui vivent dans l'infidélité et dans le paganisme, donnant la gloire qu'ils lui doivent à des idoles impures et à des animaux infâmes. Il y a quantité de royaumes qui connaissent Dieu mais qui vivent dans l'hérésie ; et les actions de ceux-là sont, ou vicieuses étant faites sans la foi, ou tout à fait criminelles, étant faites sans la charité. Parmi les catholiques, la plupart sont continuellement dans le péché ; les autres qui ont plus de crainte de Dieu s'en relèvent et y retombent incessamment, en sorte qu'il se trouve très peu de justes qui soient selon le cœur de Dieu. Les plus justes même et les plus saints tombent sept fois le jour 17, et leur sainteté n'est point si constante qu'ils ne privent Dieu de quantité de petits services qu'ils pourraient lui rendre s'ils étaient un peu plus fidèles et plus zélés pour sa gloire.
De tout cela il est aisé de conclure qu'à peine se trouve‑t-il une personne sur la terre qui ne donne à Dieu quelque sujet de patience. Dieu souffre néanmoins, et il diffère ses châtiments avec une longanimité infatigable, et avec tant de douceur que c'est une chose étonnante qu'une justice aussi terrible et aussi exacte que la sienne puisse user de tant de remises.
Ô bonté infinie ! que votre patience m'étonne et me confond ! Ô mon Dieu ! elle m'étonne, parce que je vois que tous les hommes la fatiguent et que personne ne la soulage ; et elle me confond, parce que je lui suis à charge moi-même, par mes dérèglements, par mes infidélités, par mes péchés.
Cet excès de bonté, ô mon Dieu, me porte à faire trois résolutions.
La première, puisque tous les hommes exercent votre patience, de la soulager de tout mon possible, en menant avec le secours de votre grâce une vie toute pure, et – s'il est possible – toute angélique et toute céleste.
La seconde, de me mettre entre vous et les pécheurs, comme Abraham se mit entre vous et les villes impures de Sodome et de Gomorrhe, afin d'empêcher, par la prière et par le sacrifice, que leurs fautes ne montent jusqu'à vous et que votre colère ne descende jusqu'à eux.
Et la troisième, de prendre votre patience pour la règle de la mienne, afin que, comme vous supportez mes fautes avec une douceur digne de votre infinie bonté, je supporte aussi avec une parfaite soumission les peines et les privations que votre Providence m'envoie, et me fait ressentir dans le service que vous demandez de moi.

Dieu agissant
Pater meus us que modo operatur,
et ego operor
Jean V, 17
Dieu est toujours en acte au regard des Personnes divines qu'il produit en lui-même ; et il est toujours en action au regard des créatures qu'il produit et qu'il conserve au dehors. C'est ce qui a fait dire ces paroles au Verbe incarné : Jusqu'à cette heure mon Père agit, et j'agis conjointement avec lui 18.
Il est tellement actif, qu'il n'est pas un seul moment sans agir dans ses créatures : d'où vient qu'il se compare au feu, qui est la chose du monde la plus active et la plus vive. Il est pourtant un agent intellectuel, entièrement libre et parfaitement maître de son action, ayant produit le monde en général et ses parties en particulier par le seul mouvement de sa volonté, et non par une nécessité ou impétuosité de nature, comme les Gentils aveugles se le sont imaginé, croyant que les créatures ne sont pas sorties d'une autre manière de la puissance du Créateur que les rayons sortent du corps du soleil. Et comme les aveugles tombent facilement de précipice en précipice, de cette erreur ils sont tombés dans une autre encore plus grossière, disant que, Dieu étant éternel, le monde qui sort de lui comme un rayon le doit être comme lui, de même qu'un rayon du soleil est aussi ancien que le soleil même.
Mais non. Dieu agit avec une entière liberté et par une réflexion qu'il fait sur lui-même et sur ses ouvrages, parce qu'il a eu de toute éternité dans son esprit les idées et les modèles à l'imitation desquels il voulait faire dans le temps toutes les choses visibles et invisibles ; de même que les architectes, les peintres, les sculpteurs ne font point par hasard ou par nécessité leurs palais, leurs tableaux et leurs figures, mais par une libre réflexion et selon l'idée qu'ils s'en sont figurée dans leur esprit.
Dieu agit donc librement. Et s'il est un soleil dont les créatures sont comme les rayons, il est un soleil libre, qui n'a éclaté au dehors que parce qu'il l'a voulu. S'il agissait nécessairement et par une impétuosité de nature, comme le feu produit sa chaleur et le flambeau sa lumière, il agirait autant qu'il peut agir ; et, sa puissance étant infinie, ses ouvrages seraient infinis comme elle. Il faudrait dire de chaque créature ce que l'on dit du Verbe éternel et du Saint-Esprit : qu'ils sont infinis ; parce qu'étant produits nécessairement, ils épuisent les puissances d'où ils procèdent. Ainsi, le monde serait infiniment grand, le soleil infiniment lumineux, le feu infiniment chaud, ce qui se reconnaît n'être pas véritable.
Il faut donc croire que Dieu agit avec une réflexion actuelle sur ce qu'il fait, et qu'avant que de le faire il jette la vue sur l'idée qu'il en a conçue. Car il est certain qu'il a en soi les formes de toutes les créatures identifiées à son esprit, sans trouble et sans confusion ; ce qui fait qu'il est justement appelé le monde exemplaire et archétype. De sorte que, si c'est une chose agréable et comme miraculeuse de voir sur une carte le ciel avec ses sphères, ses cercles, ses astres, ses climats ; la terre avec toutes ses parties, ses royaumes, Ses provinces, ses villes, ses villages ; et la mer avec ses détroits, ses îles, ses rivières, ses ports, ses rivages ; quelle admiration ne jette pas dans les esprits cette essence divine, où le ciel, la terre, la mer et tout ce que je viens de dire se trouvent, non en abrégé et en figure, mais beaucoup plus parfaitement qu'ils ne sont dans leur état naturel ?
Vous devez tirer de là deux conséquences morales : la première, que les créatures étant plus parfaites et beaucoup meilleures en Dieu qu'elles ne sont en elles-mêmes, vous devez mépriser ce qu'elles sont en elles-mêmes pour aimer ce qu'elles sont en Dieu : c'est là que vous les trouverez sans défaut, que vous les posséderez sans crainte de les perdre, que vous vous y attacherez sans péril ; la seconde, que pour agir comme il faut, vous devez vous former dans un grand loisir l'idée parfaite de ce que vous voulez faire, et ensuite conformer votre action le plus justement qu'il vous sera possible à l'idée que vous vous êtes formée. Agir de la sorte, c'est faire en homme sage, et agir à la façon de Dieu.

Dieu immuable
Ego Dominus et non mutor
Malachie III, 6
Une chose est inconstante et sujette au changement, quand elle passe ou qu'elle peut passer d'un état à un autre. Mais Dieu est si ferme, si constant et si inébranlable en son être, que non seulement il ne peut changer d'état, mais qu'il ne peut même souffrir l'ombre, comme parle saint Paul, c'est-à-dire la seule apparence de ces vicissitudes où toutes les créatures sont sujettes 18.
Il ne peut passer d'un lieu à un autre, parce que son immensité le rend présent à tous les lieux ; ni d'un temps à un autre, parce que son éternité le rend présent à tous les temps ; ni de la grandeur à la petitesse ou de la petitesse à la grandeur, parce qu'étant spirituel il est toujours petit et toujours grand ; et soit qu'il soit grand soit qu'il soit petit, il est toujours infini et toujours le même ; ni d'une qualité à une autre, cessant d'avoir ce qu'il a ou commençant d'avoir ce qu'il n'a pas, parce qu'étant infiniment simple il ne peut rien perdre qu'il ne se perde lui-même entièrement, et étant infiniment parfait il ne peut rien recevoir qu'il ne l'ait déjà ; ni de l'être au non-être ou du non-être à l'être, parce qu'étant le premier principe de toutes choses il ne peut commencer, et étant la dernière fin il ne peut finir, et s'il est le premier principe, rien ne l'a pu faire et il n'a pu se faire lui-même, et s'il est la dernière fin, rien ne peut le détruire, et beaucoup moins peut-il se détruire lui-même ; ni de la vie à la mort comme font tous les hommes ; ni de la mort à la vie comme a fait Jésus-Christ, parce qu'étant la vie essentielle, il la donne à toutes choses et il ne peut la recevoir de personne, et étant immortel il ne peut mourir, ni par conséquent revivre.
Enfin il ne peut changer dans son essence ; car, si les essences sont immuables en elles-mêmes – en sorte que tous les changements qui se font dans les créatures ne se font que dans ce qu'elles ont par accident : comme dans leur être que Dieu peut donner et qu'il peut leur ôter, dans la vie qu'elles peuvent recevoir et qu'elles peuvent perdre, dans les qualités et accidents qu'elles peuvent acquérir et dont elles peuvent être dépouillées –; beaucoup plus l'essence divine, qui est le principe et la fin de toutes les essences, est-elle élevée au-dessus de tout changement et de tout ce qui peut en ébranler la solidité.
Dieu n'est pas moins immuable dans ses conseils et dans ses jugements que dans son être ; car ce qu'il a une fois résolu doit nécessairement avoir son effet. Nul ne peut le faire changer, par violence ni par menaces ; car qui peut résister au Tout-Puissant ? Nul encore ne peut l'obliger ou le fléchir au changement par présents ou par prières ; car, encore que les pécheurs semblent quelquefois, par leurs prières et par leurs vœux, faire changer la résolution qu'il avait prise de les punir afin de leur faire miséricorde, il ne change rien néanmoins de ses décrets : car ce n'était pas absolument la punition qu'il avait résolue mais la miséricorde ; aussi la miséricorde a son effet, et la punition – qu'il n'avait pas résolue et qu'il ne faisait voir que comme une menace – ne l'a pas. La punition même, si elle n'a pas son effet comme punition, l'a comme menace, parce qu'elle fait convertir le pécheur à Dieu ; et le pécheur converti fléchit Dieu à la miséricorde, qui est la fin principale de son décret. Ainsi, ce n'est pas la volonté de Dieu qui change dans la conversion du pécheur, c'est plutôt celle du pécheur.
Enfin, Dieu ne peut changer ses desseins par la liberté ou mobilité de sa volonté. Car, si les anges s'étant une fois attachés à un objet ne peuvent plus changer la détermination de leur volonté, beaucoup moins Dieu peut changer ses résolutions, puisqu'il ne peut rien voir de nouveau qui puisse l'obliger à changer, qu'il ne l'ait prévu dans le moment qu'il les a prises.
Je vous adore, mon Dieu, dans la solidité de votre être, et je fais un aveu de mon néant, et de mon inconstance à la fermeté immuable de vos desseins. Rien ne peut être plus inconstant que mon cœur, parce qu'étant attaché d'affection aux créatures, qui sont dans un changement perpétuel, il est nécessaire qu'il change comme elles. Mais, ô mon Dieu ! remplissez ce cœur de votre grâce, afin que, s'attachant à vous par le lien de l'amour, il devienne immuable comme vous, autant que la condition humaine le peut permettre.

Dieu affable
Deliciae meae
esse cum filiis hominum
Proverbes VIII, 31
Si Dieu n'avait un cœur tout rempli de bonté pour les hommes, on ne pourrait jamais croire qu'une Majesté si redoutable et un Être si indépendant pût avoir de l'affabilité pour des créatures qui lui sont si inutiles.
Nous avons tant de peine à aborder les rois, les princes, et même les personnes de médiocre condition, qu'il nous faut souvent interposer le crédit des personnes d'autorité pour les aborder, et ménager les moments favorables pour leur parler. Quand même nous leur parlons, à peine nous écoutent-ils, et il semble que nous leur soyons à charge. Et cependant, ils ont souvent bien moins de belles qualités que nous, moins de force, moins d'adresse, moins de beauté, moins d'agréments dans le corps ; moins d'esprit, moins de science, moins de sagesse, moins de grâce, moins de vertu en l'âme.
Dieu garde une conduite bien contraire à notre égard : il nous donne un accès aussi facile et aussi affable que si nous lui étions nécessaire, ou que s'il attendait quelque chose de nous ; il est présent à tous les lieux et à tous les temps, afin d'être toujours prêt à nous recevoir, et que nous ne manquions jamais à le trouver.
Et comme s'il eût eu de la crainte que son abord, que sa conversation, que son entretien ne nous fût suspect parce qu'il était invisible, il s'est rendu affable jusqu'à ce point que de s'incarner et de se rendre visible sur la terre, afin que, les hommes le voyant homme comme eux, ils pussent l'aborder et lui parler en assurance. Il ne s'est pas même fait homme d'une condition apparente, afin que les plus simples pussent l'entretenir avec liberté comme un égal fait son égal.
Il n'a pas seulement cet abord affable envers les âmes pures qui expérimentent sensiblement la douceur de sa conversation et les caresses de son plus tendre amour lorsqu'elles s'approchent de lui par l'exercice de la contemplation ; il se montre encore affable envers les pécheurs, à qui il ouvre son cœur autant de fois qu'ils approchent de lui pour lui parler, pour lui demander quelque grâce, et principalement pour se convertir ; car alors, quoiqu'il ne cesse point d'être attentif à toutes choses, il les écoute avec autant de patience et de douceur que s'il n'avait autre chose à faire.
Son affabilité ne se contente pas de nous écouter : elle veut bien encore nous répondre, nous parler familièrement, nous consoler, et former avec nous des colloques comme un ami fait avec son ami 19. Cette affabilité passe même jusqu'à un tel excès d'amour, qu'il témoigne que ses délices sont de converser familièrement avec les enfants des hommes 20. Ô bonté incompréhensible !
Dieu pouvait-il nous consoler d'une manière plus aimable ?
Oui, car il s'est montré affable jusqu'à ce point où l'esprit humain n'eût jamais osé penser, que de trouver le moyen de se donner à nous en viande, afin de s'approcher de notre cœur, et que nous pussions lui parler et l'écouter de plus près. Ô consolation !
Qui m'empêchera maintenant de m'approcher de vous, ô mon Dieu, avec une sainte liberté et une hardiesse respectueuse, de converser familièrement avec vous dans mes retraites, de vous consulter dans mes doutes, de vous demander de la consolation dans mes peines, d'invoquer votre secours dans les périls où la condition de cette vie et la nécessité de mes emplois m'exposent continuellement ?

Dieu bénin
Benignus et misericors est,
patiens et multae misericordiae
et praestabilis super malitia
Joël II, 13
La bénignité est une certaine ouverture et facilité avec laquelle Dieu tend les bras aux pécheurs pour leur faire du bien, quand ils retournent à lui avec un cœur humilié et véritablement converti. Sans cette facilité et sans cette ouverture qui fait toute la consolation et toute l'espérance des pécheurs, il nous faudrait tous désespérer. Mais quand nous faisons réflexion que notre Père céleste a toujours le cœur et les bras ouverts pour nous recevoir, la confiance le doit emporter sur la crainte.
Entre les noms qu'on donne à Dieu dans la langue sainte, celui de Sadaï est des plus consolants et des plus aimables. Il signifie mamelles, et il nous apprend que Dieu a plus de douceur que de sévérité, et qu'il est plus prompt à bien faire qu'à punir.
Il a en effet deux mamelles, dont l'une est la libéralité, et l'autre la bénignité. Toutes deux couvrent son cœur et sont les canaux de ses épanchements, l'une pour les justes, l'autre pour les pécheurs. La première est remplie de dons, et l'autre de miséricordes. Ainsi, comme une mère ne reçoit point de plus grand soulagement ni de plaisir plus sensible que quand elle découvre ses mamelles à l'enfant pour lequel elles sont remplies ; ainsi, Dieu qui nous est plus que père et plus que mère ne reçoit jamais plus de satisfaction que quand il répand les dons de sa libéralité sur les justes, et les grâces de sa bénignité sur les pécheurs qui se convertissent.
Il nous donne une marque sensible du plaisir qu'il reçoit quand un pécheur se convertit et qu'il se jette entre ses bras, par les tressaillements de joie que fit paraître la femme de l'Évangile quand elle eut trouvé sa drachme, et ceux que ressentit le bon pasteur après qu'il eut recouvré sa brebis égarée. La première fit assembler ses voisines et l'autre ses amis, et tous deux firent une espèce de fête par les grandes réjouissances qu'ils firent paraître.
Cette bénignité de Dieu, dont la femme et le pasteur étaient les figures au regard des pécheurs égarés, paraît avec beaucoup plus d'éclat dans l'accueil qu'il faisait aux pécheurs. Il les recevait avec amour, il mangeait avec eux, il les entretenait familièrement, comme s'ils eussent été ses plus grands amis ; en sorte que les ennemis de sa charité lui en faisaient des reproches, disant : Celui-ci reçoit les pécheurs et il mange avec eux 21. Et ils disaient à ses Apôtres : Pourquoi votre Maître mange-t-il avec les publicains et avec les pécheurs ? 22 Ce divin Maître du monde voulut bien en cette rencontre faire l'apologie de sa bénignité, disant :
Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin, mais seulement les malades. Je ne suis pas venu pour sauver les justes, mais pour sauver les pécheurs. 23
Mais rien ne nous marque mieux l'affabilité avec laquelle Dieu reçoit les pécheurs, que la joie et l'ouverture de cœur avec laquelle le père évangélique reçut son fils prodigue, après qu'il l'eut quitté et qu'il eut dissipé tous les biens qu'il devait espérer de la succession. Car, apprenant qu'il venait lui demander miséricorde, il alla au-devant de lui, il lui donna le baiser de réconciliation, il lui mit la bague au doigt, il le revêtit de ses plus beaux habits, il lui fit un grand festin, et il donna des marques d'une réjouissance toute extraordinaire 24.
Que toutes ces preuves de votre bénignité me consolent, ô mon Dieu, et qu'elles donnent d'espérance et de confiance à mon âme criminelle ! J'ajoute à cela l'expérience continuelle des grâces que j'en reçois, nonobstant le nombre et l'énormité de mes péchés. Mais si vous recevez les pécheurs avec tant de bénignité et de douceur, quel accueil ne faites-vous pas aux justes ? Vous leur dites sans doute ces paroles – quoiqu'ils ne les entendent pas toujours – que le même père dit au frère de son prodigue qui se fâchait du bon accueil qu'il lui avait fait : Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à vous ! 25

Dieu premier et dernier
Ego sum α et ω,
primus et novissimus,
principium et finis
Apocalypse XXII, 13
Dieu est premier et dernier en bien des manières.
Si on le considère en son éternité, il est premier et dernier. Car, encore que l'éternité prise en elle-même soit indivisible, et par conséquent qu'il ne puisse rien y avoir de premier ni de dernier ; si néanmoins on la regarde par rapport aux choses créées, il semble que le temps la divise, en sorte qu'il y a une éternité qui a devancé le temps, et il y a une éternité qui doit le suivre : c'est l'éternité où nous aspirons et pour laquelle nous sommes créés. En ce sens il est vrai de dire que Dieu est premier, parce qu'avant tous les temps la durée de son être a été éternelle, sans principe et sans commencement ; et après tous les temps elle sera encore éternelle, sans borne et sans fin. C'est la doctrine sainte qu'il nous enseigne lui-même par un Prophète :
Avant moi, nul dieu n'a été formé, et après moi il n'y en aura point d'autre. C'est moi qui suis. Je suis le Seigneur, et nul autre ne vous peut sauver. 26
Dieu est encore premier et dernier en l'ordre des choses, ainsi que témoigne le disciple bien-aimé : Je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier 27. Il est le premier, parce qu'avant qu'aucune créature eût l'être et lorsqu'elles étaient encore dans le néant, il subsistait en lui-même, aussi grand, aussi parfait, aussi heureux qu'il l'est à présent. Et il est le dernier, parce qu'il subsistera encore lorsque toutes choses seront détruites. Car encore que les principales pièces du monde doivent toujours durer, comme le ciel, la terre, le soleil, les astres, les hommes 28 ; néanmoins, parce que toutes ces choses doivent être changées et renouvelées, elles finiront en quelque façon, comme témoigne le Prophète, et saint Paul après lui :
Les cieux périront, mais vous demeurerez toujours. Et toutes choses vieilliront, comme un habit vieillit quand on le porte. Vous les changerez comme on change un manteau usé, et elles obéiront à la loi du changement que vous voudrez leur imposer. Il n'en sera pas de même de vous, Seigneur ; car vous serez toujours le même, et vos années ne passeront point comme font les nôtres. 29
Il est le premier et le dernier, parce qu'il est le principe et la fin de toutes choses. Il est ce grand Océan d'où toutes les créatures découlent comme autant de rivières, et où elles retournent comme dans le lieu de leur repos. Il est le principe de toutes choses parce qu'il en est le Créateur, et qu'elles ne sont et n'ont rien que par lui ; ce qu'il nous enseigne par son Verbe quand il dit : Je suis le principe, moi qui vous parle 30. Et il dit à ce même Verbe : Le principe est avec vous ; c'est-à-dire : Moi qui suis le principe, je suis avec vous au jour de votre puissance dans les splendeurs des saints 31. Et il en est la fin, parce que le Seigneur, dit le Sage, a fait toutes choses pour lui-même 32. Et, bien qu'il les ait toutes faites pour des fins subordonnées, il n'a pu néanmoins les faire pour une autre fin dernière que pour lui : « Vous m'avez fait plus particulièrement pour vous, ô mon Dieu, et mon cœur sera toujours dans le mouvement et dans l'agitation jusqu'à ce qu'il se repose en vous »33. Je suis donc bien aveugle de m'arrêter dans les créatures pour y prendre mon plaisir, comme si je devais y trouver ma félicité. Quoi que je fasse, vous êtes ma fin, et il faut que je retourne à vous. Mais j'ai bien sujet de craindre que ce ne soit plutôt pour entendre la sentence d'un éloignement éternel que pour demeurer en vous, qui êtes le véritable et l'unique centre de mon repos.
Dieu enfin est premier et dernier, dans l'économie de notre salut et dans l'exécution de sa prédestination éternelle. Il est premier puisqu'il nous prévient des bénédictions de sa douceur 34, lorsque nous sommes encore ses ennemis et qu'il n'y a rien en nous qui soit capable d'exciter sa miséricorde ; en sorte que, s'il ne nous prévenait ainsi, il nous serait impossible d'entrer dans les voies de la grâce. Et il est dernier, parce qu'il ne récompense pas seulement la bonne vie qu'il nous fait mener par le secours de sa grâce, mais il veut bien être lui-même notre récompense et notre couronne, ainsi qu'il a promis au patriarche Abraham, et en lui à tous ceux qui suivent sa foi et imitent ses vertus : Je serai moi-même, dit-il, votre récompense, mais récompense qui sera grande jusqu'à l'excès 35.

Dieu imitable
Estote imitatores Dei,
sicut filii carissimi
Éphésiens V, 1
Comme Dieu ne peut agir qu'avec connaissance et avec une actuelle réflexion sur ses actions, il ne peut rien faire qui ne lui ressemble et qui n'ait du rapport à l'idée qu'il en a conçue. De là vient que toutes les créatures qui désirent naturellement leur perfection travaillent incessamment à imiter les perfections de leur idée.
Le monde, par l'accord admirable de toutes ses parties, les plantes par leurs vertus, les animaux par leurs instincts et par leurs génies, les hommes par leurs sciences et par leurs arts, imitent sa sagesse.
Les hommes par leurs sociétés, les animaux par leur fécondité, les éléments par la liaison de leurs qualités sympathiques, les pierres par leurs sympathies imitent son amour.
Le monde par sa rondeur, les astres par leurs influences continuelles, la matière par sa capacité à recevoir toutes les formes, les nombres par leur multiplication sans fin, l'esprit par sa force inépuisable à se former des idées, imitent son infinité.
Le ciel par sa fermeté, l'âme raisonnable par son être spirituel, les essences par leur incorruptibilité, imitent son éternité.
L'entendement par son application à toutes sortes de lieux et d'objets, la lumière par la pénétration des corps diaphanes, les esprits par leur présence à toutes les parties de leurs corps, imitent son immensité.
Ainsi Dieu est un original universel qui contient les perfections de toutes les choses créées, et vers lequel les mêmes choses se tournent incessamment pour imiter celles qui sont convenables à leur nature.
Mais il est principalement un original au regard de l'homme, qu'il a créé à son image et à sa ressemblance, à qui il a donné un entendement capable de le connaître et une volonté capable de l'aimer, qu'il a doué du privilège de la liberté, le faisant maître de lui-même et de ses actions, qu'il a honoré de la dignité de roi, le faisant maître de toutes les créatures.
Il ne s'est pas contenté de se le faire semblable par tant d'illustres qualités naturelles : il lui a de plus donné les traits les plus subtils et les plus délicats de sa ressemblance en le faisant son fils par la grâce de l'adoption, et l'ornant des vertus et des dons qui doivent accompagner cette divine dignité.
Vous voyez votre prérogative au-dessus des autres créatures. Leur ressemblance à leur Créateur étant fort grossière, elles n'en sont que les ombres et les vestiges ; mais, la vôtre étant parfaite, vous en êtes une véritable image par le dessein de votre création, et encore plus par l'adoption de la grâce surnaturelle.
Vous voyez en quoi vous devez imiter Dieu. Si toutes les créatures l'imitent chacune en sa manière, vous qui, en qualité d'hommes, contenez toutes les créatures, devez l'imiter en tout.
Mais de plus, Dieu vous ayant élevé à la dignité de Pasteur, il vous a associé à son gouvernement, à sa puissance, à son autorité, à sa supériorité, et en cela il vous a fait semblable à lui d'une manière plus noble et plus excellente que ceux qu'il a laissés dans la soumission. Et même il ne vous a pas donné cette autorité seulement sur les corps, mais il l'a étendue sur les âmes, qui sont des créatures si nobles, qu'une seule vaut mieux que le soleil et que toutes les créatures matérielles. Et, ce qui vous relève encore plus, il vous a donné cette autorité sur des âmes prédestinées, et qu'il a marquées pour régner éternellement dans le ciel.
Vous devez donc avoir une attention continuelle à imiter de plus près qu'il vous sera possible les perfections de votre divin original, et surtout celles qui sont les plus convenables à un pasteur : sa sagesse, sa bonté, sa douceur, son honnêteté. Car l'Écriture dit qu'il gouverne les hommes avec révérence, comme voulant dire qu'il honore et respecte lui-même son image dans les hommes. Combien plus devez-vous leur porter d'honneur et de respect ?

Dieu véritable
Dominus autem Deus verus est
Jérémie X, 10
Est autem Deus verax
Romains III, 4
Être vrai et être véritable sont deux choses différentes ; et Dieu est l'un et l'autre.
Une chose est vraie, quand elle est telle qu'elle doit être, et qu'elle a tout ce qu'elle doit avoir selon l'exigence de sa nature ; comme nous disons qu'un homme est vrai homme, quand il a tous les degrés d'être que la nature de l'homme doit avoir : quand il est substance, qu'il est vivant, qu'il est animal, qu'il est raisonnable ; ce qui fait qu'un homme en peinture n'est pas un vrai homme, parce qu'il n'est ni vivant, ni animal, ni raisonnable.
Dieu est donc vrai Dieu, parce qu'il a tout ce que la nature de Dieu doit avoir, selon l'idée de perfection que tout entendement s'en peut former ; qu'il est une substance incréée, un être qui contient tout être, si bon, si simple, si grand, si parfait, que l'esprit le plus pur, fût-il infini, ne peut en concevoir un meilleur, un plus simple, un plus grand, un plus parfait ; qu'il est le principe et la fin de tous les êtres, l'auteur de toutes choses, qui peut tout, qui fait tout, qui conserve tout, qui gouverne tout, qui connaît tout, qui voit tout, qui est partout, qui est tout, qui est un, qui est seul, quoiqu'il ne soit pas solitaire, subsistant en trois Personnes, distinctes et égales, qui ont une complaisance infinie les unes dans les autres.
Ainsi, ô mon Dieu, les dieux de pierre et de bois qui étaient adorés par les païens au préjudice de votre gloire, n'étaient pas de vrais dieux, puisqu'ils n'avaient aucune de ces qualités, bien loin de les avoir toutes. Vous seul êtes l'unique vrai Dieu. C'est à vous seul qu'on doit élever des temples, consacrer des autels, immoler des sacrifices, offrir des vœux, brûler de l'encens, et rendre tous les devoirs de la première et de la plus parfaite latrie.
Vous n'êtes pas seulement vrai Dieu, vous êtes la Vérité même, source foncière et essentielle de toute vérité.
La vérité est une conformité de l'entendement avec l'objet qu'il conçoit. Or Dieu se connaît. Et dans cette connaissance, son entendement est parfaitement conforme à lui-même. Il n'y a rien en lui qui ne soit en son entendement, et il n'y a rien en son entendement qui ne soit en lui. Et parce que la connaissance qu'il a de lui-même – c'est-à-dire cette conformité de son entendement avec lui-même – est sa propre essence, il s'ensuit que Dieu est la vérité première, la vérité essentielle, la Vérité même.
C'est aussi de là que le Verbe éternel qui est le terme de cette connaissance est proprement et essentiellement vérité, parce qu'il est comme le Père la connaissance de Dieu, mais avec cette différence que le Père est Dieu qui conçoit, et le Verbe est Dieu qui est conçu. L'un et l'autre est connaissance – ce qui fait qu'ils ne sont qu'un même Dieu –, mais l'un l'est activement et l'autre passivement, ce qui fait qu'ils sont deux personnes.
Ô profondeur, ô abîme de la vérité de Dieu ! Cette vérité est cachée dans un puits, mais dans un puits qui n'a point de fond.
Dieu étant ainsi la vérité même, il n'est pas seulement vrai Dieu, il est encore véritable ; c'est-à-dire qu'il n'a pas seulement la vérité en son être, mais qu'il l'a encore dans sa connaissance et dans ses paroles.
Il l'a dans sa connaissance ; ce qui fait qu'il ne peut être trompé, ni voir les choses autrement qu'elles sont, qu'on les fait, qu'on les dit. Et, étant la Vérité même, il est comme la pierre de touche à laquelle il voit si les choses sont vraies ou fausses.
Il est encore véritable en ses paroles ; ce qui fait qu'il ne peut tromper, ni rien dire qui ne soit conforme à ses pensées et à lui-même, qui est toute vérité. Ainsi, tout ce qu'il a dit de lui-même, pour consoler ceux qui l'aiment ; tout ce qu'il a dit des choses célestes, pour fortifier l'espérance de ceux qui le servent ; tout ce qu'il a dit des peines de l'enfer, pour épouvanter ceux qui le méprisent ; tout ce qu'il a dit des choses de la religion, pour animer la foi de ceux qui croient en lui ; ne peut être que véritable, et il aura son effet, assurément et dans la dernière exactitude.
C'est là, ô mon Dieu, le principe et le fondement de ma foi. Car je crois en vos paroles parce qu'elles sont véritables. Et elles sont véritables parce que vous les avez dites, et qu'il est impossible que vous disiez rien qui soit contraire à vous-même. Faites, ô mon Dieu, que comme votre vérité est le fondement de mon salut elle en soit aussi la fin, et que je mérite de vous posséder un jour, comme l'unique vérité capable de remplir mon esprit et de me rendre bienheureux.
Dom Claude Martin, in Perfection du chef

1. Cf. Josué X 12-13.
2. Cf. II Rois XX, 10-11.
3. En marge : Lex peccati, expression souvent employée par saint Paul dans l’Épître aux Romains : VI, 14 ; VII, 23, 25 ; VIII, 2.
4. Cf. I Corinthiens X, 13.
5. Cf. II Rois XXIV.
6. Cf. Psaume XCVIII, 6-8.
7. Ancien terme de jurisprudence signifiant celui qui sert de garant, de caution. Parlant de Notre-Seigneur dans son Sermon pour le Vendredi-Saint du Carême des Minimes (1660), Bossuet s'écrie : « Vous avez voulu être caution, vous avez pris sur vous nos iniquités ; vous en portez tout le poids ; vous payerez tout du long la dette, sans remise, sans miséricorde ... C'est pour vous, c'est pour moi qu'il paye. Joignons-nous ensemble, mes Frères, et faisons quelque chose à la décharge de ce pleige innocent et charitable » (Sermons, éd. Urbain-Levesque, Paris, Hachette, t. III, p. 369). On peut ajouter que ce mot de vieux français a donné pledge en anglais.
8. Cf. Matthieu XXVII, 46.
9. Cf. Psaume XVII, 6.
10. Psaume LXXXIV, 11.
11. Cf. Psaume XXXII, 5.
12. Cf. Ézéchiel XXXIII, 11.
13. Cf. Cantique II, 6.
14. Isaïe LVIII, 9.
15. Cf. Luc XV, 7.
16. Nombres XXIII, 19.
17. Proverbes XXIV, 16.
18. Cf. Romains VIII, 20.
19. Cf. Exode XXXIII, 11.
20. Cf. Proverbes VIII, 31.
21. Luc XV, 2.
22. Marc II, 16.
23. Matthieu IX, 12-13.
24. Cf. Luc XV, 11-24.
25. Luc XV, 31.
26. Isaïe XLIII, 10-11.
27. Apocalypse XXII, 13.
28. L'idée revient souvent dans la sainte Écriture : Isaïe LXV, 17 ; LXVI, 22 ; II Corinthiens V, 17 ; II Pierre III, 13 ; Apocalypse XXI, 1 et 5.
29. Psaume CI, 27-28 ; Hébreux I, 11-12.
30. Jean VIII, 25.
31. Psaume CIX, 3. C'est du moins un sens que l'on peut tirer de notre texte latin, et qui le fait employer par l'Église dans la liturgie de Noël.
32. Proverbes XVI, 4.
33. Saint Augustin, Confessiones, lib. I, cap. I, n. 1 : P. L., t. XXXII, col. 661.
34. Cf. Psaume XX, 4.

35. Cf. Genèse XV, 1.