lundi 11 novembre 2013

En priant... Jean Galot, L'action de grâces

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Action de grâces
Saint Paul ne sépare pas la louange de l'action de grâces, puisqu'en recommandant aux chrétiens les psaumes, les hymnes, les cantiques spirituels, il leur demande de rendre grâces au Père en toute occasion et pour toutes choses. Il tient l'action de grâces pour une disposition permanente du chrétien : « Soyez reconnaissants », écrit-il aux Colossiens 1.
En louant Dieu, n'est-on pas amené infailliblement à le remercier ? Celui qui contemple la bonté divine la voit plus particulièrement se manifester dans sa vie, et il comprend son devoir de reconnaissance. Nous devons constater que tout dans notre existence est don de l'amour divin : la vie naturelle avec tout ce qu'elle comporte, santé, talents, ressources, qualités, et la vie de la grâce avec toute sa richesse intérieure de foi, d'espérance et de charité. Les événements sont disposés le long de notre chemin par la Providence ; dans chacun d'eux il y a une attention spéciale du Père céleste. En beaucoup d'occasions, celui qui vit de sa foi et qui de toute son âme  croit à l'amour paternel de Dieu remarque l'aide qui lui est donnée d'en haut : la lumière qui éclaire un problème, une intervention inattendue qui résout une difficulté, l'indication d'une initiative à prendre, la préservation d'un danger, un encouragement dans un moment de crise, une joie qui transforme les dispositions intimes. Pour toutes ces occasions, comme pour tous les dons plus durables, nous devons notre merci à la générosité divine. Le chrétien fervent ne peut regarder l'écoulement de sa vie sans témoigner sa reconnaissance au Seigneur. Il a même conscience de l'insuffisance de son merci. La grandeur des bienfaits divins dépasse les possibilités humaines de gratitude.
Seule une attitude de reconnaissance répond d'ailleurs à notre véritable situation de créatures et de fils. Ne pas dire notre merci au Seigneur, ce serait faire comme si nous tenions de nous-mêmes ce que nous sommes et ce que nous avons. L'ingratitude est mensonge en même temps qu'orgueil. Le chrétien ne peut demeurer dans la vérité que s'il remercie le Père en toute circonstance, puisque tout le bien qu'il possède vient de lui.
L'action de grâces fournit la solution à un problème que pose l'humilité : pouvons-nous admettre le bien qui se trouve en nous et nous en réjouir ? Pouvons-nous arrêter notre regard sur nos bonnes actions, sur nos qualités et sur nos vertus ? Pouvons-nous porter sur notre conduite un jugement favorable ? Certains hésitent parfois, craignant des concessions à l'amour-propre ou à la vanité. Mais il n'y aurait là un manque d'humilité que si nous ne rapportions pas à Dieu tout ce bien que la vérité  nous demande de reconnaître en nous-mêmes. Ne pas vouloir l'admettre, ce serait méconnaître le don divin, et se mettre hors d'état de remercier le Père céleste pour sa générosité à notre égard. Notre regard, en s'arrêtant sur ce qu'il y a de bon en nous, doit aussitôt remonter jusqu'à la source de tout bien, la perfection divine qui se communique par amour. C'est une authentique vertu que de découvrir les merveilles opérées par le Père dans notre âme et de lui en témoigner notre gratitude.
C'est ainsi que saint Paul n'a pas hésité à proclamer les grâces exceptionnelles dont il avait bénéficié. Il y reconnaissait en effet la grandeur et la bonté de Dieu. « Pour cet homme-là, disait-il en parlant de celui qui avait reçu la faveur de visions et de révélations personnelles ineffables, je me vanterai ; mais pour ma personne, je ne me vanterai que de mes faiblesses »2. En fait, il ne désirait vanter que le Seigneur, ses œuvres admirables.
Son apostolat pouvait paraître, en beaucoup d'endroits, un succès. Il en transforme le souvenir en action de grâces : « Grâces soient à Dieu qui dans le Christ nous entraîne toujours en son triomphe et qui par nous répand en tout lieu le parfum de sa connaissance. Car nous sommes bien pour Dieu la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent »3. Dans son activité apostolique, Paul ne voit qu'un rayonnement du Christ et un triomphe de Dieu. Plutôt que d'en nier les fruits, il les reporte vers leur véritable auteur en exclamation de gratitude.
Telle avait été auparavant la conduite de Jésus lui-même. Lors de la résurrection de Lazare, la reconnaissance jaillit du cœur du Christ avant même que le miracle ne soit opéré, dans l'assurance qu'il va se produire immédiatement : « Père je te rends grâces de m'avoir exaucé »4. Il y a chez le Sauveur une sorte d'impatience à témoigner sa gratitude ; la vue d'un bienfait paternel suscite en lui comme premier mouvement l'action de grâces. Il s'empresse de faire remonter vers le Père la gloire du miracle ; exprimé en public, son merci indique à tous la source de la merveille qui va s'accomplir. Si la résurrection d'un homme mis depuis quatre jours au tombeau produit un effet sensationnel dans la foule, celle-ci est invitée à associer son enthousiasme à l'action de grâces du Christ, à rendre hommage de l'événement au Père.
Rendre grâces pour l'action apostolique, c'est remercier à la fois pour soi-même et pour les autres. D'une manière générale, la gratitude ne peut se borner pour chacun aux bienfaits qu'il a reçus lui-même, individuellement. Certes, on comprend que pour ces bienfaits chacun se sente plus spécialement tenu à un merci ; car il y fait davantage l'expérience de la bonté divine. Mais le chrétien doit également témoigner sa reconnaissance pour les bienfaits qui profitent aux autres : il y a là une forme d'amour du prochain qui s'harmonise avec l'amour du Seigneur. Celui qui est témoin du bonheur ou de la sanctification d'autrui doit aussitôt adresser au Père céleste un merci pour la grâce accordée.
Nous avons noté que saint Paul ne cessait de rendre grâces pour l'œuvre du Christ dans les chrétiens, pour le développement de la foi, de l'espérance et de la charité dans les cœurs 5. Citons ici en exemple la lettre aux Éphésiens : « Ayant appris votre foi dans le Seigneur Jésus et votre charité à l'égard de tous les saints, je ne cesse de rendre grâces à votre sujet, en faisant mémoire de vous dans mes prières ... »6 Le spectacle d'une communauté chrétienne, et plus encore le spectacle de l'Église entière, sont de nature à susciter, en nous comme dans l'âme de saint Paul, un sentiment primordial de gratitude, un merci incessant adressé au Père.
L'action de grâces doit s'élargir encore, s'étendre à toute l’œuvre du salut. Puisqu'elle veut répondre au don divin, elle doit chercher à embrasser toute l'ampleur de ce don. Saint Paul souhaite que les chrétiens adoptent cette attitude, qu'ils « rendent grâces au Père qui nous a mis en mesure de partager l'héritage des saints dans la lumière, qui nous a arrachés à l'empire des ténèbres et nous a fait passer dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés »7. C'est pour l'ensemble du plan rédempteur que nous devons remercier Dieu le Père.
Lors de l'institution de l'Eucharistie, dans une suprême bénédiction ou action de grâces, le Christ a loué et remercié le Père pour tout le mystère de la rédemption ; en effet c'est ce mystère que le sacrement allait résumer et livrer aux hommes sous un signe visible. Au centre du sacrifice et de la liturgie nouvelle, il a placé un merci. Chaque messe se célèbre désormais comme un merci adressé par le Christ et par l'Église au Père pour la délivrance de l'humanité.
Parfois, chez saint Paul, le merci résonne comme un cri de triomphe. Lorsque l'Apôtre évoque l'assujettissement au péché et ses conséquences dégradantes, il réalise vivement l'impuissance où se trouve le pécheur d'en sortir par ses propres forces, le malheur de celui qui désirerait faire le bien et se laisse entraîner à faire le mal. Comment être délivré de cette situation ? Paul se sent soulevé par un mouvement de gratitude : la libération qui aurait paru impossible a été effectivement procurée à l'homme par Dieu : « Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur ! »8, écrit-il pour clamer son merci.
L'action de grâces doit donc prendre toute la largeur et toute la profondeur de l'âme humaine. Elle doit envelopper dans son regard tout le dessein divin du salut. Elle doit jaillir de la conscience de ce que l'œuvre rédemptrice apporte aux hommes, de l'immense joie d'une délivrance et d'un anoblissement.
Finalement elle aboutit à remercier le Père simplement parce qu'il est Père, parce qu'il a voulu être notre Père.
Elle devient ainsi un regard plus purement posé sur le Père, comprenant que sa personne de Père est le don le plus sublime. Si c'est la grandeur de l'homme de pouvoir remercier Dieu d'être Dieu, la grandeur du chrétien consiste à remercier le Père d'être Père.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. Col, III, 15.
2. 2 Co, XII, 5.
3. 2 Co, II, 14-15.
4. Jn, XI, 41.
5. 1 Th, I, 2 ; 2 Th, I, 3 ; Rn ; I, 8 ; Ep, 15-16 ; Col, I, 3.
6. Ep, I, 15-16.
7. Cor, I, 12-14.

8. Rm, VII, 25.