samedi 22 avril 2017

En homéliant... Don Carlo Cecchin, Après la Via Crucis, La Via Lucis

C'est après avoir vécu intensément le Vendredi saint et le silence plein d'espérance du Samedi saint que nous pouvons goûter davantage les joies spirituelles du matin de Pâques, le plus beau matin depuis le commencement du monde : « Voici le jour que le Seigneur a fait, passons-le dans l’allégresse et dans la joie » (Ps 117, 24) ; le Jour par antonomase, plus beau que le premier matin du monde, vers lequel toute l'histoire humaine converge, et sur lequel toute notre Foi est fondée. Le deuxième matin sera celui sans fin de la Jérusalem céleste. La Résurrection du Christ est la raison d'être même de notre Foi : si Jésus est ressuscité, moi aussi je ressusciterai un jour. C'est justement parce que ce jour de Pâques est le plus saint de tous, que l'Église nous avait demandé une salutaire purification pendant le Carême, afin de mieux nous préparer à la rencontre du Christ ressuscité avec un cœur purifié des souillures du péché, et ainsi entrer dans la lumière de la résurrection.
Mais, les quarante jours qui, chaque année, nous sont donnés pour considérer les tristes conséquences du péché, laissent maintenant la place aux cinquante jours du temps pascal. Car, le Vendredi et le Samedi saints avec leur dramatique réalité de la mort salvifique du Fils de Dieu, ne furent pas le dernier mot de la vie de Jésus. Sa mort ne fut pas suivie par le silence absolu de Dieu. Le Fils éternel du Père ne devait pas rester la proie de la mort. En Lui, qui s'était dit « Vie » (Jn 5,26), la « Résurrection » (Jn 11,25 s.) et la « Lumière de la vie » (Jn 8,12), la mort est vaincue et nous le rencontrons dans le mystère pascal. L'antique séquence de Pâques Victimae Paschalis laudes, dit : « La mort et la vie se sont affrontées dans un duel prodigieux : le Maître de la vie est mort ; vivant, Il règne ». La mort est donc vaincue, anéantie par la puissance et la plénitude de la vie divine du Christ ; la mort, entrée dans l'humanité sainte du Fils de Dieu, immergée dans l'océan de vie qui est en Dieu, meurt, et devient porteuse de vie : « Notre Seigneur Jésus Christ, en ressuscitant, dit saint Augustin, a rendu glorieux le jour qu'il avait rendu funeste en mourant ». Alors, c'est à raison qu'une antienne des laudes du Samedi saint tirée d'Osée (13,14) chante : « O mors, ero mors tua », Ô mort, je serai ta mort ! La mort n'est donc pas immortelle, mais...mortelle, et débouche à cette source intarissable de Vie qu'est le Christ ressuscité.
Il nous reste maintenant à vivre de cette Vie du Christ, à vivre en ressuscités. Car, le Fils de Dieu s'est abaissé, s'est penché sur nous, jusqu'aux recoins les plus sombres de notre âme pour l'illuminer, il nous tend sa main pour nous tirer vers Lui dans la lumière de sa Résurrection. Le mystère pascal ne s'épuise donc pas dans la souffrance et la mort de Jésus - bien que la croix sera toujours présente dans notre vie – mais s'épanouit pleinement dans la gloire du Christ ressuscité. Pâques, n'est pas l'heureuse issue d'une belle histoire, d'un conte de fées, mais le commencement d'une nouvelle vie avec le Christ qui aboutira dans la vie éternelle. « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ; affectionnez-vous aux choses d'en haut et non aux choses de la terre : car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez, vous aussi, avec Lui dans la gloire » (Cl 3,1-4). Cette lumière divine qu'Il nous a fait percevoir lors de sa Transfiguration, et qui la nuit de Pâques aveugla les gardes veillant au sépulcre, a traversé le temps et l'espace, et resplendit à présent dans notre âme pardonnée et justifiée par la Grâce. Voila pourquoi, après la via crucis de la Passion du Christ, il nous faut désormais parcourir la via lucis, le chemin de lumière, avec Lui, avant-goût de la vie éternelle. Cette lumière divine continue à déchirer les ténèbres de la mort, à porter au monde la splendeur de Dieu, la splendeur de la Vérité et du Bien. Mais, gardons-nous à ne pas retourner dans les ténèbres de la mort par une conduite indigne. Étant pardonnés, sauvés et illuminés, le Christ nous attend au bout de notre vie, mais, en même temps, Il marche avec nous vers des cieux nouveaux et une terre nouvelle (Ap 21,1). Certes, dans notre vie il y aura toujours de la joie et de la douleur, sur notre visage il y aura toujours des sourires et des larmes, ainsi est notre vie terrestre, mais par la Grâce nous sommes déjà des citoyens du Ciel, appelés à vivre en plénitude la vie éternelle avec Dieu dès ici-bas : c'est la Bonne Nouvelle du message du Christ : Jésus ne nous attend pas en Galilée, mais au Ciel.

Don Carlo Cecchin

mardi 18 avril 2017

En priant... Grégoire de Naziance, La paix soit avec vous


LE CHRIST
La paix soit avec vous 1.
Pourquoi craignez-vous ?
Voici mes mains et mes pieds, voici mon
côté transpercé ; contemplez-les attentivement et reconnaissez-moi, je suis de nouveau parmi vous.
Car un esprit n'a ni chair ni os avec lui, ce que j'ai maintenant, vous voyez bien.
Touchez-moi pour voir que j'ai tout 2.
Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie à mon tour dans le monde et je souffle sur vous, mes amis, le Saint-Esprit 3.
Recevez-le et annoncez-moi à toute créature 4 avec le Père et le Saint-Esprit 5.
Allez donc, allez, mes amis, mes hérauts, et entonnez des chants de triomphe à la face du monde ; vous irez préciser dans les palais des rois 6 pour que toute la cité de David sache que le salut est sorti maintenant du tombeau.
Vous serez mes témoins par toute la terre ; il se sauvera lui-même celui qui écoutera vos paroles et qui recevra le baptême en rémission des péchés.
Mais celui qui repoussera vos paroles sera condamné pour son impiété 7.
C'est pourquoi je vous donne la grâce de l'Esprit divin 8 ; tous ceux que vous délivrerez des liens du péché seront délivrés sur-le-champ, tous ceux que vous maintiendrez dans les liens du péché resteront pris dans des liens indissolubles 9.
* * *
PRIÈRE
De ces liens indissolubles, Roi tout-puissant, toi qui es le rédempteur par excellence, ô mon Sauveur, délivre-moi.
C'est dans ces liens, hélas ! que je suis pris à cause de ma faiblesse ; notre ennemi le séducteur m'a poursuivi de sa jalousie quand il a vu que j'avais été délivré de mes fautes passées en ayant confiance en toi par un don de ton extrême bonté.
Salut, Fils incomparable d'un Père incomparable, ô mon Souverain Roi, tu as écrasé le serpent qui était cause de nos malheurs. Tu as vaincu notre ennemi le plus redoutable, la mort 10.
Ne m'abandonne pas de nouveau entre leurs mains.
Ô Roi, Roi éternel, tu es le Dieu tout-puissant et le juge infiniment juste, qui vient pour me juger 11.
Comment oserai-je alors fixer mon regard sur toi, ô Verbe ?
Comment mes yeux pourront-ils contempler ta majesté, moi qui dans ma misère me suis montré indigne du ciel, de la terre et de ta création ?
Le malin s'est emparé de moi, il m'a précipité dans le gouffre, dans l'abîme et dans le chaos immense ; à force de poursuites, le séducteur a fini par m'atteindre, il m'a jeté tout entier dans les ténèbres de l'enfer.
Aie pitié de moi, ô mon Dieu, tends-moi les mains, soutiens-moi, ne m'abandonne pas au bon plaisir de l'ennemi du genre humain.
Je suis ta créature, instruis-moi, ô Verbe, corrige-moi toi-même ici-bas dans ton extrême bonté et ne permets pas que je sois jeté à la géhenne.
Ô Rédempteur, nous t'en supplions, nous avons commis misérablement l'injustice dans notre corps, dans notre âme et dans notre esprit ; nous avons péché contre toi et nous avons souvent transgressé tes lois 12.
Nous l'avons compris trop tard, quand il l'aurait fallu, nous l'ignorions ; puis nous n'avons pas encore fait ce qui t'est agréable.
Nous confessons nos fautes, toi de ton côté pardonne-les ; nous savons que ta colère ne ressemble pas à celle des mortels.
Aie pitié de moi, ô mon Sauveur, ne permets pas que je meure à cause de mes fautes.
Je suis ton fils et le fils de ta propre servante, c'est pour moi que tu as subi la mort, ô Verbe.
Ne m'abandonne pas au bon plaisir du malin ; instruis-moi sous ton commandement, mais avec une extrême bonté.
Accepte, ô Verbe, que nous ayons pour intercesseurs ta mère et ceux qui ont reçu de toi la grâce de nous affranchir de nos liens.
Ô Vierge souveraine, souveraine et bienheureuse, tu habites au ciel au séjour des élus, et tu as secoué toute la pesanteur humaine pour revêtir la parure de l'immortalité ; on sait que tu es, comme Dieu, toujours jeune.
Du haut du ciel, reçois mes prières avec bienveillance.
Oui, oui, Vierge très glorieuse, accepte mes prières.
Parmi les mortelles, tu possèdes sans partage le privilège d'être la Mère du Verbe, d'une manière qui dépasse l'entendement.
C'est pourquoi je mets en toi ma confiance, je t'adresse à mon tour mes prières et je t'offre, ô Maîtresse, une couronne tressée avec les fleurs d'une prairie sans tache en échange des grâces dont tu m'as comblé, protège-moi toujours des malheurs de toute sorte, des ennemis visibles et plus encore des ennemis invisibles.
Puissé-je franchir la dernière étape comme j'ai commencé ma vie et t'avoir toujours pour protectrice à tout instant et pour avocate toute-puissante auprès de ton Fils en compagnie des saints qui lui sont agréables !
Ne permets pas
que je sois livré au supplice pour être le jouet du malin qui corrompt les âmes. Protège-moi, préserve-moi du feu et des ténèbres 13.
Que la foi et la grâce qui est en toi me servent de justification 14 ; car on sait que la grâce de Dieu nous vient par ton intermédiaire.
Et maintenant je t'adresse une hymne de reconnaissance :
Salut, ô femme qui es toute joie,
Vierge Mère,
Qui es plus belle que toutes les Vierges,
Ô souveraine, toi qui commandes aux armées célestes,
Ô Maîtresse,
Ô Reine, toi qui es la joie du genre humain.
Tu es toujours bienveillante à tous
Et tu es vraiment pour moi le salut suprême.

Saint Grégoire de Naziance, in La Passion du Christ, Tragédie (cerf)


1. Jn 20, 20-21.
2. Lc 24, 39-41.
3. Jn 20, 22.
4. Mc 16, 15.
5. Matth. 28, 19.
6. Cf. Mc 13, 9.
7. Mc 16, 16-17.
8. Jn 20, 22-23.
9. Cf. Matth. 18, 18.
10. Cf. I Cor. 15, 26.
11. Cf. Ps. 7, 9, 12 et 96 (95), 13.
12. Cf. Ps. 106 (105), 6 ; cf. 51 (50), 6.
13. Cf. Col. 1, 13.
14. Cf. Rom. 3, 24.


vendredi 14 avril 2017

En souffrant... Paul Claudel, Le Chemin de la Croix



Première station
 
C'est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l'avons condamné à mort. 
Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, car il nous gêne.
Nous n'avons plus d'autre roi que César ! D’autre loi que le sang et l'or.
Crucifiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez-nous de lui ! qu'on l'emmène !
Tolle ! tolle ! Tant pis ! Puisqu'il le faut, qu'on l'immole et qu'on nous donne Barabbas !
Pilate siège au lieu qui est appelé Gabbatha.
« N'as-tu rien à dire ? » dit Pilate.  Et Jésus ne répond pas.
« Je ne trouve aucun mal en cet homme », dit Pilate, « mais bah !
Qu'il meure, puisque vous y tenez ! Je vous le donne. Ecce homo ».
Le voici, la couronne en tête et la pourpre sur le dos.
Une dernière fois vers nous ces yeux pleins de larmes et de sang !
Qu'y pouvons-nous ? pas moyen de le garder avec nous plus longtemps.
Comme il était un scandale pour les Juifs, il est parmi nous un non-sens.
La sentence d'ailleurs est rendue, rien n'y manque, en langages hébraïque, grec et latin.
Et l'on voit la foule qui crie et le juge qui se lave les mains.

Deuxième station
On lui rend ses vêtements et la croix lui est apportée.
« Salut », dit Jésus, « ô Croix que j'ai longtemps désirée ! »
Et toi, regarde, chrétien, et frémis ! Ah, quel instant solennel
Que celui où le Christ pour la première fois accepte la Croix éternelle !
Ô consommation en ce jour, de l'arbre dans le Paradis !
Regarde, pécheur, et vois à quoi ton péché a servi.
Plus de crime sans un Dieu dessus et plus de croix sans le Christ !
Certes, le malheur de l'homme est grand, mais nous n'avons rien à dire,
Car Dieu est maintenant dessus, qui est venu non pas expliquer, mais remplir.
Jésus reçoit la Croix, comme nous recevons la Sainte Eucharistie :
« Nous lui donnons du bois pour son pain », comme il est dit par le prophète Jérémie.
Ah, que la croix est longue, et qu'elle est énorme et difficile !
Qu'elle est dure ! qu’elle est rigide ! que c'est lourd, le poids du pécheur inutile !
Que c'est long à porter pas à pas jusqu'à ce qu'on meure dessus !
Est-ce vous qui allez porter cela tout seul, Seigneur Jésus ?
Rendez-moi patient à mon tour du bois que vous voulez que je supporte.
Car il nous faut porter la croix avant que la croix nous porte.

Troisième station
On marche ! victime et bourreaux à la fois, tout s'ébranle vers le Calvaire.
Dieu qu'on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à terre.
Qu'en dites-vous, Seigneur, de cette première chute ?
Et puisque maintenant vous savez, qu'en pensez-vous ? cette minute
Où l'on tombe et où le faix mal chargé vous précipite !
Comment la trouvez-vous, cette terre que vous fîtes ?
Ah ! Ce n'est pas la route du bien seulement qui est raboteuse,
Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigineuse !
Il n'est pas que d'y aller tout droit, il faut s'instruire pierre à pierre,
Et le pied y manque souvent, alors que le cœur persévère.
Ah, Seigneur, par ces genoux sacrés, ces deux genoux qui vous ont fait faute à la fois,
Par le haut-le-cœur soudain et la chute à l'entrée de l'horrible Voie,
Par l'embûche qui a réussi, par la terre que vous avez apprise,
Sauvez-nous du premier péché que l'on commet par surprise !

Quatrième station
Ô mères qui avez vu mourir le premier et l'unique enfant,
Rappelez-vous cette nuit, la dernière, auprès du petit être gémissant,
L'eau qu'on essaye de faire boire, la glace, le thermomètre,
Et la mort qui vient peu à peu et qu'on ne peut plus méconnaître.
Mettez-lui ses pauvres souliers, changez-le de linge et de brassière.
Quelqu'un vient qui va me le prendre et le mettre dans la terre.
Adieu, mon petit enfant ! adieu, ô chair de ma chair !
La quatrième Station est Marie qui a tout accepté.
Voici au coin de la rue qui attend le Trésor de toute Pauvreté.
Ses yeux non point de pleurs, sa bouche n'a point de salive.
Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus qui arrive.
Elle accepte. Elle accepte encore une fois. Le cri
Est sévèrement réprimé dans le cœur fort et strict,
Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus-Christ.
La Mère regarde son Fils, l'Église son Rédempteur,
Son âme violemment va vers lui comme le cri du soldat qui meurt !
Elle se tient debout devant Dieu et lui offre son âme à lire.
Il n'y a rien dans son cœur qui refuse ou qui retire,
Pas une fibre en son cœur transpercé qui n'accepte et ne consente.
Et comme Dieu lui-même qui est là, elle est présente.
Elle accepte et regarde ce Fils qu'elle a conçu dans son sein.
Elle ne dit pas un mot et regarde le Saint des Saints.

Cinquième station
L'instant vient où ça ne va plus et l'on ne peut plus avancer.
C'est là que nous trouvons jointure et où vous permettez
Qu'on nous emploie aussi, même de force, à votre Croix.
Tel Simon le Cyrénéen qu'on attelle à ce morceau de bois.
Il l'empoigne solidement et marche derrière Jésus,
Afin que rien de la Croix ne traîne et ne soit perdu.

Sixième station
Tous les disciples ont fui, Pierre lui-même renie avec transport !
Une femme au plus épais de l'insulte et au centre de la mort
Se jette et trouve Jésus et lui prend le visage entre les mains.
Enseignez-nous, Véronique, à braver le respect humain.
Car celui à qui Jésus-Christ n'est pas seulement une image, mais vrai,
Aux autres hommes aussitôt devient désagréable et suspect.
Son plan de vie est à l'envers, ses motifs ne sont plus les leurs.
Il y a quelque chose en lui toujours qui échappe et qui est ailleurs.
Un homme fait qui dit son chapelet et qui va impudemment à confesse,
Qui fait maigre le vendredi et qu'on voit parmi les femmes à la messe,
Cela fait rire et ça choque, c'est drôle et c'est irritant aussi.
Qu'il prenne garde à ce qu'il fait, car on a les yeux sur lui.
Qu'il prenne garde à chacun de ses pas, car il est un signe.
Car tout chrétien de son Christ est l'image vraie quoique indigne.
Et le visage qu'il montre est le reflet trivial
De cette Face de Dieu en son cœur, abominable et triomphale !
Laissez-nous la regarder encore une fois, Véronique,
Sur le linge où vous l'avez recueillie, la face du Saint Viatique,
Ce voile de lin pieux où Véronique a caché
La face du Vendangeur au jour de son ébriété,
Afin qu'éternellement son image s'y attachât,
Qui est faite de son sang, de ses larmes et de nos crachats !

Septième station
Ce n'est pas la pierre sous le pied, ni le licou
Tiré trop fort, c'est l'âme qui fait défaut tout à coup.
Ô milieu de notre vie ! ô chute que l'on fait spontanément !
Quand l'aimant n’a plus de pôle et la foi plus de firmament,
Parce que la route est longue et parce que le terme est loin,
Parce que l'on est tout seul et que la consolation n'est point.
Longueur du temps ! dégoût en secret qui s'accroît
De l'injonction inflexible et de ce compagnon de bois !
C'est pourquoi on étend les deux bras à la fois comme quelqu’un qui nage.
Ce n'est plus sur les genoux qu'on tombe, c'est sur le visage,
Le corps tombe, il est vrai, et l'âme en même temps a consenti.
Sauvez-nous de la Seconde chute que l'on fait volontairement par ennui.



Huitième station
Avant qu'il ne monte une dernière fois sur la montagne,
Jésus lève le doigt et se tourne vers le peuple qui l'accompagne,
Quelques pauvres femmes en pleurs avec leurs enfants dans les bras.
Et nous, ne regardons pas seulement, écoutons Jésus car il est là.
Ce n'est pas un homme qui lève le doigt au milieu de cette pauvre enluminure.
C'est Dieu qui pour notre salut n'a pas souffert seulement en peinture.
Ainsi cet homme était le Dieu Tout-Puissant, il est donc vrai !
Il est un jour où Dieu a souffert cela pour nous, en effet !
Quel est-il donc, le danger dont nous avons été rachetés à un tel prix ?
Le salut de l'homme est-il si simple affaire que le Fils
Pour l'accomplir est obligé de s'arracher du sein du Père ?
S'il va ainsi du Paradis, qu'est-ce donc que l'Enfer ?
Que fera-t-on du bois mort, si l’on fait ainsi du bois vert ?

Neuvième station
Je suis tombé encore, et cette fois, c'est la fin.
Je voudrais me relever qu'il n'y a pas moyen.
Car on m'a pressé comme un fruit et l'homme que j'ai sur le dos est trop lourd.
J'ai fait le mal, et l'homme mort avec moi est trop lourd !
Mourons donc, car il est plus doux d'être à plat ventre que debout,
Moins dur de vivre que de mourir, et sur la croix que dessous.
Sauvez-nous du Troisième péché qui est le désespoir !
Rien n'est encore perdu tant qu'il reste la mort à boire !
Et j'en ai fini de ce bois, mais il me reste le fer !
Jésus tombe une troisième fois, mais c'est au sommet du Calvaire.

Dixième station
Voici l'aire où le grain de froment céleste est égrugé.
Le Père est nu, le voile du Tabernacle est arraché.
La main est portée sur Dieu, la Chair de la Chair tressaille,
L'Univers, en sa source atteint frémit jusqu'au fond de ses entrailles !
Nous, puisqu'ils ont pris la tunique et la robe sans couture,
Levons les yeux et osons regarder Jésus tout pur.
Ils ne vous ont rien laissé, Seigneur, ils ont tout pris,
La vêture qui tient à la chair, comme aujourd'hui
On arrache sa coulle au moine et son voile à la vierge consacrée.
On a tout pris, il ne lui reste plus rien pour se cacher.
Il n'a plus aucune défense, il est nu comme un ver,
Il est livré à tous les homme et découvert.
Quoi, c'est là votre Jésus ! Il fait rire. Il est plein de coups et d'immondices.
Il relève des aliénistes et de la police.
Tauri pingues obsederunt me, Libera me, Domine, de ore canis.
Il n'est pas le Christ. Il n'est pas le Fils de l'Homme. Il n'est pas Dieu.
Son évangile est menteur et son Père n'est pas aux cieux.
C'est un fou ! C'est un imposteur ! Qu'il parle ! Qu'il se taise !
Le valet d'Anne le soufflette et Renan le baise.
Ils ont tout pris. Mais il reste le sang écarlate.
Ils ont tout pris. Mais il reste la plaie qui éclate !
Dieu est caché. Mais il reste l'homme de douleur.
Dieu est caché. Il reste mon frère qui pleure !
Par votre humiliation, Seigneur, par votre honte.
Ayez pitié des vaincus, du faible que le fort surmonte.
Par l'horreur de ce dernier vêtement qu'on vous retire,
Ayez pitié de tous ceux qu'on déchire !
De l'enfant opéré trois fois que les médecins encouragent,
Et de ce pauvre blessé dont on renouvelle les bandages,
De l'époux humilié, du fils près de sa mère qui meurt,
Et de ce terrible amour qu'il faut nous arracher du cœur !



Onzième station
Voici que Dieu n'est plus avec nous, Il est par terre.
La meute en tas l'a pris à la gorge comme un cerf.
Vous êtes donc venu ! Vous êtes vraiment avec nous, Seigneur !
On s'est assis sur vous, on vous tient le genou sur le cœur.
Cette main que le bourreau tord, c'est la droite du Tout-Puissant.
On a lié l'Agneau par les pieds, on attache l'Omniprésent.
On marque à la craie sur la croix sa hauteur et son envergure.
Et quand il va goûter de nos clous, nous allons voir sa figure.
Fils Éternel, dont la borne est votre seule Infinité,
La voici donc avec nous, cette place étroite que vous avez convoitée.
Voici Élie sur la mort qui se couche de son long,
Voici le trône de David et la gloire de Salomon,
Voici le lit de notre amour avec Vous, puissant et dur !
Il est difficile à un Dieu de se faire à notre mesure.
On tire et le corps à demi disloqué craque et crie,
Il est bandé comme un pressoir, il est affreusement équarri.
Afin que le Prophète soit justifié qui l'a prédit en ces mots :
« Ils ont percé mes mains et mes pieds. Ils ont énuméré tous mes os ».
Vous êtes pris, Seigneur, et ne pouvez plus échapper.
Vous êtes cloué sur la croix par les mains et par les pieds.
Je n'ai plus rien à chercher avec l'hérétique et le fou.
Ce Dieu est assez pour moi qui tient entre quatre clous.

Douzième station
Il souffrait tout à l'heure, c'est vrai, mais maintenant il va mourir.
La grande croix dans la nuit faiblement remue avec le Dieu qui respire.
Tout y est. Il n'y a plus qu'à laisser faire l'Instrument.
Qui du joint de la Double nature inépuisablement
De la source du corps et de l'âme et de l'hypostase, exprime et tire
Toute la possibilité qui est en lui de souffrir.
Il est tout seul comme Adam quand il était seul dans l'Eden,
Il est pour trois heures seul et savoure le Vin,
L'ignorance invincible de l'homme dans le retrait de Dieu !
Notre hôte est appesanti et son front fléchit peu à peu.
Il ne voit plus sa Mère et son Père l'abandonne.
Il savoure la coupe et la mort lentement qui l'empoisonne.
N'en avez-vous donc pas assez de ce vin aigre et mêlé d'eau,
Pour que vous vous redressiez tout-à-coup et criiez : Sitio ?
Vous avez soif, Seigneur ? Est-ce à moi que vous parlez ?
Est-ce moi dont vous avez besoin encore et de mes péchés ?
Est-ce moi qui manque avant que tout soit consommé ?

Treizième station
Ici la Passion prend fin et la Compassion continue.
Le Christ n'est plus sur la Croix, il est avec Marie qui l'a reçu :
Comme elle l'accepta, promis, elle le reçoit, consommé.
Le Christ qui a souffert aux yeux de tous de nouveau au sein de sa Mère est caché.
L'Église entre ses bras à jamais prend charge de son bien-aimé.
Ce qui est de Dieu, et ce qui est de la Mère, et ce que l'homme a fait,
Tout cela sous son manteau est avec elle à jamais.
Elle l'a pris, elle voit, elle touche, elle prie, elle pleure, elle admire !
Elle est le suaire et l'onguent, elle est la sépulture et la myrrhe,
Elle est le prêtre et l'autel et le vase et le Cénacle.
Ici finit la Croix et commence le Tabernacle.

Quatorzième station

Le tombeau où le Christ qui est mort ayant souffert est mis,
Le trou à la hâte descellé pour qu'il y dorme sa nuit,
Avant que le transpercé ressuscite et monte au Père.
Ce n'est pas seulement ce sépulcre neuf, c'est ma chair,
C'est l'homme, votre créature, qui est plus profond que la terre !
Maintenant que son cœur est ouvert et maintenant que ses mains sont percées,
Il n'est plus de croix avec nous où son corps ne soit adapté,
Il n’est plus de péché où la plaie ne corresponde !
Venez donc de l'autel où vous êtes caché vers nous, Sauveur du monde !
Seigneur, que votre créature est ouverte et qu'elle est profonde !

Paul Claudel, Le Chemin de la Croix

lundi 10 avril 2017

En pleurant... Grégoire de Naziance, La Passion de mon Fils


LA MÈRE DE DIEU
Plût au ciel 1 que le serpent n'eût pas rampé dans le paradis et que le malin n'eût point établi son repaire dans les bosquets du jardin !
La femme, la mère infortunée du genre humain n'aurait pas été séduite, elle n'aurait pas osé perpétrer une action aussi audacieuse et elle n'aurait pas été dévorée de la passion de l'arbre, après avoir été convaincue que celui-ci pouvait lui obtenir la divinité.
Et pour avoir persuadé son époux de manger le fruit qui devait leur être fatal, elle n'aurait pas été chassée du paradis terrestre, condamnée à un destin misérable et à une mort cruelle.
La mère des hommes n'aurait pas entendu dire qu'elle enfanterait sur sa couche dans la peine et dans la douleur.
Elle n'aurait pas versé sa sueur sur cette terre de mort, avec son mari et les enfants de malédiction qu'il faut enfanter dans les plaintes et dans les gémissements, pour laisser une descendance et trouver ainsi la réconciliation suprême.
Tout le genre humain n'aurait pas été condamné à la mort.
Il n'aurait pas invité le Tout-Puissant à nous guérir, à descendre sur la terre dans son extrême bonté, et d'une manière extraordinaire à prendre la nature humaine et à souffrir la passion.
Je n'aurais pas été non plus la mère toujours Vierge et je n'entendrais pas dire maintenant qu'on traîne en justice le Fils du Ciel et de la Terre, de naissance virginale.
Je ne frémirais pas de le voir couvert d'injures, en portant sans feu, hélas, une flamme cruelle qui me consume avidement, agite mon âme et pénètre dans mon cœur comme une massue 2.
Ainsi l'avait en vérité proclamé le vieillard Siméon lorsqu'il avait prévu tout l'avenir dans son regard prophétique.
C'est bien la voie la plus sûre quand la femme s'accorde avec son mari, cherche à lui plaire en tout comme il convient, ne prête pas une oreille attentive aux sollicitations étrangères, mais vit en harmonie avec son époux légitime.
Maintenant tout est hostile et les circonstances sont défavorables.
La femme a trahi l'homme et l'éclat de sa puissance.
Le péché originel se plaît à engendrer de nouveau le péché.
Les larmes entraînent des larmes sans mesure et sans nombre.
Le mal rivalise avec le mal.
C'est pourquoi la nature humiliée dans sa majesté gémit en pleurant des malheurs qui l'accablent et des maux insupportables qui l'assaillent.
Elle passe tout son temps à verser des larmes, depuis qu'elle se voit en proie aux injustices de son ennemi par la faute de ceux dont nous sommes tous les descendants sur la terre, d'abord la faute de sa propre mère, puis celle de son père qui prêta une oreille complaisante à sa mère.
Elle crie les serments, elle invoque les mains échangées, gage suprême, enfin elle prend Dieu à témoin.
Sous le poids de l'adversité, l'infortunée a su tout ce qu'on gagne à ne pas quitter la patrie bienheureuse ; elle a pris la création en horreur et elle ne se réjouit même pas de la voir.
Oui, ma douleur est telle maintenant, que le désir m'a pris de venir confier ici à la terre et au ciel les infortunes de la nature.
Car la malheureuse, qu'elle enfante, qu'elle n'enfante pas, ou qu'elle évite d'enfanter, ne cesse pas ses pleurs.
Malheureuse, je parle de moi en t'évoquant lorsque tu enfantes ou lorsque tu n'enfantes pas, comme s'il s'agissait d'une chose inexprimable.
Car j'ai connu l'enfantement qui n'en est pas un, que dire ? en évitant les douleurs et les souillures, maintenant comme autrefois.
Je ne connais pas plus les plaisirs et les paroles blâmables de l'homme que la trempe de l'airain.
Personne n'a souillé mon hymen virginal.
Comment donc ai-je enfanté mon Fils ?
Ô prodige incomparable !
Comment supporterai-je maintenant de le voir outragé ?
Après avoir échappé à la douleur, comment souffrirai-je dans mon cœur ?
Comment ai-je pu crier mon bonheur, quand l'heureux messager est venu m'annoncer que je serai mère 3, en proclamant la rédemption pour la race malheureuse des mortels et en me donnant à moi-même un grand sujet de joie ?
En entendant ses paroles, je n'ai pas été sans trouble.
C'est que le messager de la parole divine m'annonçait que je n'enfanterais pas une victime propitiatoire, mais le souverain maître de la terre et de l'univers entier.
Cependant j'ai fait le sacrifice et comme une femme j'ai poussé de tout mon cœur un cri de joie, j'ai hurlé pour saluer la nouvelle, en portant la flamme odoriférante qui me consume, celle que les prophètes affirment qu'on doit offrir en sacrifice, une ardeur de feu, un cœur contrit, un amour qui ne peut se contenir, toujours en éveil, tout ce que nous savons être agréable à Dieu.
Mais comment se fait-il qu'un glaive acéré broie maintenant mes entrailles ?
Moi, j'étais décidée à sortir dans la nuit pour voir la Passion de mon Fils ; cependant ces femmes m'ont persuadée d'attendre la lumière du jour.
Saint Grégoire de Naziance, in La Passion du Christ, Tragédie (cerf)

1. La métaphore intraduisible est empruntée à la Bible. Cf. Gen, 2, 22. Les chapitres 2 et 3 de la Genèse inspirent d'ailleurs ce prologue de la Mère de Dieu. En soulignant très précisément la faute d'Adam et d'Ève, ledit prologue s'oppose intentionnellement à la conclusion du drame, qui montre le Christ triomphant de cette faute et de ses conséquences.
2. Cf. Le 2, 34-35.
3. Lc 1, 30. La fin du prologue de la Vierge t'annelle la scène évangélique de l'Annonciation.


lundi 3 avril 2017

En homéliant... Abbé Georges Périé, Destinés à vivre dans la Gloire de Dieu

Deux réactions étonnantes de Jésus.
La première : Il refuse de se rendre auprès de son ami Lazare, gravement malade.
Est-ce que Jésus préfère le voir mort plutôt que guéri ? Pourquoi Dieu a-t-il souvent l’air de ne pas entendre nos supplications ? Dieu peut nous guérir. Peut-être veut-il pour nous beaucoup plus qu’une guérison ? Dieu ne nous sauve pas en recollant les morceaux de notre santé.
Seconde réaction : Lazare, revenu à la vie, Jésus dit : « Déliez le… laissez-le aller ».
On se serait plutôt attendu à une parole amicale : « Enfin te voilà vivant… comment te sens-tu ? Que vas-tu faire ? ». Mais Jésus ne parle que de liberté, d’enlever toutes les entraves qui empêchent de vivre et d’avancer. Et si Jésus voulait nous dire que la mort est le don d’une liberté nouvelle ? Dieu nous délivre de toutes ces chaînes qui nous empêchent d’aimer et d’être aimés de Dieu.
La promesse de la résurrection illumine tout cet Évangile c’est la seule profession de foi que demande Jésus à Marthe ce jour-là. Elle va retrouver son frère comme avant mais ce n’est pas encore la gloire de Dieu. Pour cela il faudra que Jésus prenne sur lui-même notre mort, et dans les pires conditions, sur une croix. On va l’ensevelir dans un tombeau bien fermé. Le matin de Pâques le tombeau était vide et soigneusement rangé.
Personne n’était là, personne n’a rien vu. C’est un acte de Dieu qui nous échappe. Mais il y a eu ensuite de nombreux témoignages de ceux qui pleuraient et qui avaient aimé Jésus.
Pour Lazare ce fut tout à fait différent. Même débarrassé de son linceul il n’est pas ressuscité, il a seulement retrouvé la vie et il rend grâce. Il veut témoigner par ce repas de fête, qu’il a peut être décidé avec Jésus. Alors qu’il sait que Jésus est déjà condamné à mort, sera-t-il avec ses sœurs devant le tombeau le matin de Pâques ? Nous voyons leur foi en la résurrection se construire peu à peu. C’est comme un sacrement, un événement que nous vivons ensemble mais qui porte déjà la réalité de ce qui viendra.
Nous sommes un peuple destiné à vivre dans la gloire de Dieu, c’est à dire dans le mystère trinitaire de Dieu. Nous ne pouvons pas le comprendre si ce n’est en commençant un peu à exister les uns pour les autres. C’est l’Esprit-saint qui le dit et qui le fait en nous. Cela Lazare le croit et nous le croyons en Église.
Je crois que Dieu veut notre résurrection en Jésus. Et notre terre y participera avec nos pauvres corps terrestres.
Cela, je l’espère et je le pense. Dieu fera qu’il en soit ainsi. Béni soit-il.
Abbé Georges Périé

mercredi 22 mars 2017

En fondant... Pascal Ide, La philosophie de Hans Urs von Balthasar

Quelques fondements

La vérité est très amère et désagréable à l'excès pour tes semblables,
non par sa faute, mais par la leur, comme une lumière éclatante pour
des yeux malades. Veille donc à ne pas la rendre plus amère,
en ne la disant pas comme tu le dois, c'est-à-dire par amour. 1


L’intuition balthasarienne puise plus haut qu'à la source philosophique 2. Elle est d'essence théologique et repose sur deux convictions théologiques précises :
. d'une part, l'excès même de la vérité divine interdit toute visée exhaustive et invite au silence (1) ;
. d'autre part, cette bienheureuse nuit de l'inconnaissance, jusque dans la vision divine, se fonde sur le primat de l'amour divin (2).
Les deux dernières phrases de la Vérité du monde sont à cet égard révélatrices :
À supposer que la vérité soit en Dieu la réalité suprême, alors nous pourrions plonger notre regard dans ses abîmes : nous serions peut-être aveuglés par tant de lumière, mais non pas empêchés de suivre notre instinct de vérité. Mais parce que c'est l'amour qui est en Dieu la valeur suprême, les séraphins se couvrent le visage de leurs ailes, car le mystère de l'amour éternel est ainsi fait que sa nuit débordante de lumière accepte seulement d'être glorifiée dans l'adoration (VM, 285).
1/ Dieu toujours plus grand
La structure dynamique de l'être comme mystère se fonde sur la catégorie de l'excès, du toujours plus :
Aucune vérité sortant du cœur de l'être ne risque d'être jamais épuisée : elle possède, en effet, en elle-même le dynamisme conduisant à une vérité toujours plus nouvelle et plus profonde (VM, 136).
Mais cet excès immanent à tout étant - Balthasar parle de la vérité en elle-même - trouve sa source dans la transcendance divine, respectueuse des causes secondes : il n'est qu'une lointaine analogie, nécessairement défaillante de la surabondance même qu'est Dieu. À la ténèbre excessivement lumineuse du Deus semper major répond le mystère, l'enveloppement de sa créature qui est toujours plus que ce qu'elle manifeste d'elle-même 3. Cette conviction apophatique nourrit et soulève toute l'œuvre de Balthasar. Selon lui, le ‘si comprehendis non est Deus’ est un bien commun de toute la grande Tradition chrétienne. La liturgie, la spiritualité (notamment ignatienne de la gloria semper major) comme la théologie, ont toujours été saisies d'un frisson de crainte face à un Dieu qui ne cesse d'être Incompréhensible, même et surtout en se révélant en son Fils. Cette vérité est d'ailleurs inscrite au cœur de l'enseignement du Magistère, puisque le quatrième concile du Latran (1215) a défini qu' « entre le Créateur et la créature on ne peut marquer tellement de ressemblance que la dissemblance entre eux ne soit plus grande encore ». 4
Mais Balthasar a aussi retrouvé dans l'histoire de la pensée occidentale
une lignée de systèmes, ininterrompue depuis Héraclite jusqu'à Kierkegaard et Hegel, dont l'obscurité n'est pas accidentelle. Il ne s'agit pas de dérober au profane quelque vérité claire en soi, mais de montrer avec le plus de clarté possible comment le mystère se dérobe lui-même. 5
En particulier, il a retrouvé cette intuition fortement développée chez deux philosophes contemporains allemands qui ont exercé une influence durable sur lui. D'une part et en positif, Erich Przywara a développé la ‘major dissimilitudo’ dans Analogia Entis (1932) : elle ne vaut pas seulement pour la relation de la créature au créateur, mais pour la manifestation et Révélation de Dieu en Jésus et pour la participation gracieuse à la vie divine par le don de l'Esprit ; mais, quel que soit le degré intime de participation, par exemple de l'homme à la communion trinitaire, la proximité doit aussitôt laisser la place à une mise à distance encore supérieure. D'autre part et en négatif, Gustav Siewerth a présenté, avec logique, le Destin de la métaphysique de Thomas d'Aquin à Heidegger (1959) 6 comme la progressive entropie, disparition du sens du transcendant mystère de Dieu.
Pour lui, explique Balthasar, cette évolution tragique a sa source à l'intérieur même du christianisme et de la théologie [...]. Depuis que Dieu, poussé par un amour fou, nous a dévoilé son intimité, nous pénétrons dans les profondeurs divines avec les armes de l'Esprit qui nous a été donné. Le résultat est que, conclusion logique, chez Feuerbach, Marx et Freud, l'esprit autrefois divin est remplacé par l'esprit humain qui scrute ses propres profondeurs psychologiques et sociologiques.
Nous arrivons ainsi, implacablement, à la conclusion : Dieu est mort. Or, cette affirmation « provient d'un rationalisme théologique » qui a évacué le mystère divin 7 que l'athéisme invite avec urgence à retrouver. 8
La source nysséenne
Tant dans ses études de l'idéalisme allemand que dans ses approches patristiques, Balthasar a toujours cherché à comprendre comment l'Absolu pouvait à la fois se manifester et se dérober. Cependant, c'est chez les Pères grecs, en particulier chez Origène 9 mais aussi saint Grégoire de Nysse, saint Maxime 10 et Denys 11, puis chez un docteur de l'Église, saint Anselme 12, que Balthasar a mesuré toute l'importance non seulement théologique, mais philosophique du Dieu plus grand. Dès qu'il arrive à Fourvières, il travaille les trois premiers, avec un infaillible instinct (et un courage non négligeable, car ce sont peut-être les plus difficiles), et projette une trilogie sur Grégoire, Origène et Maxime : Balthasar souhaite remonter à la
source vitale de leur esprit, [...] cette intuition fondamentale et secrète, qui dirige toute l'expression de leur pensée et qui nous révèle une de ces grandes attitudes possibles que la théologie a adoptées dans une situation concrète et unique. 13
Nous nous contenterons de relire attentivement certains passages de l'ouvrage à bien des égards décisif, que Balthasar a consacré à Grégoire : les intuitions futures y sont plus qu'en germe 14. Il y a, chez le Père cappadocien, outre un immense élan mystique,
une métaphysique authentique et […] une logique irréprochable, traduction adéquate du drame intime (XVI).
Quel est le principe conducteur (XVIII) de cette métaphysique ? L'influence de Plotin sur Grégoire est aussi certaine (par exemple dans l'idée du désir infini et du progrès éternel dans la connaissance de Dieu) que l'est leur différence de fond :
ce qui distingue Grégoire à la fois de Philon et de Plotin, c'est l'opposition radicale […] du Dieu trine et de la créature (XIX).
Or, pour Grégoire, Dieu est l'Être et non pas epekeina tès ousias 15 : il refuse cette tentation commune à tout le néo-platonisme, qui tournera en séduction du néant : « Car l'être, précisément, n'est pas pour Grégoire une idée ». Nous touchons là l'idée directrice de Grégoire :
Nous assistons ici à rien de moins qu'à la prise de conscience philosophique et réflexe de l'idée d'Existence (XXII).
En effet, la philosophie païenne, grecque, affirme l'existence de la substance, de l'essence et celle d'un mystérieux au-delà de l’ousie, qui dès lors est transcendant à l'être.
La conscience chrétienne ne peut plus s'évader par l'une de ces deux voies. Il faut trouver l'être présent dans l'essence, sans toutefois le confondre avec elle ou l'exprimer par elle (XXII et XXIII).
Ainsi se dessine pour la première fois la distinction capitale de l'essence et de l'existence. Or, le concept dit bien l'essence, mais non pas l'être que révèle la présence : l'être échappe à la conceptualisation. « Ainsi le concept révèle indirectement l'être » (XXII, souligné dans le texte). Aussi, affirme Grégoire, le concept :
indique l'être, mais non pas en livrant ce qu'il est, puisque l'être est insaisissable. Il ne le révèle qu'indirectement.
Aussi,
l'existence elle-même demeure dans l'obscurité. 16
Le fond même de toute la métaphysique et de la noétique de Grégoire est donc l'inconceptualisation de l'être, de l'existence, autrement dit de la Présence. Ce mystère de l'être n'est cependant pas un en-deçà de la lumière, il est toujours une surabondance d'intelligibilité 17 :
l'être est toujours un plus et se montre toujours plus riche (VM, 205),
dit Balthasar qui, comme toujours, ne précise pas le terme comparatif, en vue de dépouiller le regard de tout anthropocentrisme. La raison première en est la source de l'être qu'est Dieu : tout
est suspendu en Dieu et pour pouvoir subsister participe à la source intarissable de l'être (1) ;
or, on ne peut penser la Présence de Dieu.
En conséquence, la philosophie de Grégoire est celle d'un sur-devenir.
Nous croyions que le devenir et l'Être s'opposaient comme deux formes, analogues sans doute, mais irréductibles. Par l'Incarnation, nous apprenons que tout le mouvement inassouvi du devenir n'est lui-même que repos et fixité, comparé à cet immense mouvement d'amour à l'intime de Dieu : l'Être est un Sur-devenir (123).
La conclusion de l'ouvrage sur Grégoire livre, avec force et profondeur, les intuitions et principes à la fois ontologiques et méthodologiques clés. Ils sont au nombre de trois et tous les trois conduisent à une théologie du mystère, du silence et du progrès infini (cf. Ph 3, 13).
La première intuition est celle du primat de l'existence (140-142).
...puisque le problème fondamental de cette philosophie est celui de la Présence, ou, ce qui revient exactement au même, celui de l'Existence, la méthodologie de la pensée qui seule peut répondre à cet objet formel de son enquête ne peut être qu'une méthode existentielle.
De cette supériorité de l'existence sur l'essence découle que « la vie est au-dessus du désir » et de la pensée, que
le miracle de l'arrivée continue est au-dessus de la présence même en tant qu'elle tendrait à s'établir dans la durée et l'habitude.
Voilà pourquoi la pensée est ouverture vers ce qui la dépasse ; la théologie est inséparable de la mystique.
Aussi le désir infini 18 est-il en relation avec la Présence :
Ce désir éternel de la créature est ainsi libéré de tout ce qu'il pouvait y avoir de tourmenté dans l'opposition (bergsonienne) entre la connaissance et la vie. L'angoisse du devenir s'identifie au repos de l'Être : c'est la richesse de la divine Présence dans l'âme et non pas l'abîme entre Dieu et l'âme qui crée sans cesse cet espace (au delà de tout espacement) dans lequel l'amour accomplit sa course nécessaire (126-127).
Le second principe se prend du caractère en définitive
non métaphysique mais métahistorique [c'est moi qui souligne] de l'objet. Le Dieu au-dessus de Dieu (c'est-à-dire du Dieu des philosophes) [...] ne peut être objet de système,
comme l'avait pensé l'hérétique Eunomius. Pourquoi ? Parce que Dieu « est une Personne libre », et qu'en lui, intelligence et vouloir sont un. 19
À cela s'ajoute une dévaluation de l'intelligence. Pour Grégoire, comme pour les stoïciens, l'intelligence est une possession ; il accentue son « sens mercenaire »20 qu'il voit à l'œuvre chez les adversaires de la foi chrétienne que sont les eunomiens.
Une seule chose peut être affirmée catégoriquement : dès que l'intelligence se replie sur l'évidence de la représentation, elle ne voit plus (69).
Pourquoi ? À cause de l'infinité de ce qui se donne à connaître :
Il n'y a qu'une seule manière de connaître la puissance transcendante : c'est de ne s'arrêter jamais à ce que l'on a compris, mais de tendre sans repos à l'au-delà du connu. 21
Entendons-nous bien. Ce refus de la prise de possession de l'objet par l'intelligence ne s'origine pas dans quelque irrationalisme fidéiste inavoué mais dans le profond respect de tout être qui est comme un palimpseste de Dieu. Le mystère des choses trouve son origine dans la transcendante divinité. 22
Le troisième principe est méthodologique :
Une pensée notionnelle progresse par enchaînement et extension, une pensée existentielle par contre, par répétition toujours plus approfondie du même point.
Il est inutile de le montrer tant c'est évident à la lecture de Grégoire :
Dans la reprise sans cesse réitérée du même thème, Grégoire descend à des profondeurs diverses. 23
Ainsi, « le Dieu qui est au-dessus de Dieu reste donc le Dieu semper major, même par rapport aux aspirations les plus surnaturelles de sa créature » (131). Grégoire remarque :
L'âme appelle donc le Verbe de toutes ses forces, mais elle ne peut pas autant qu'elle voudrait. Car elle veut davantage qu'elle ne peut, et ne peut même vouloir autant qu'Il est, mais seulement autant que tout son élan lui permet. 24
Or, il existe un lien très profond entre ce troisième principe et le premier :
Ce troisième principe méthodologique n'est, lui aussi, pas autre chose qu'un aspect particulier de la pensée existentielle : c'est la progression en profondeur de la connaissance dont l'objet reste toujours le même, la Présence (150).
Le primat de la Présence et de l'existence entraîne donc cette pensée de la sur-élévation, de l'intensification et de l'épectase.
Enfin, plus primordial que ces trois principes, se cache
un seul mystère fondamental, celui de la source divine qui à chaque moment est autre et qu'on ne peut jamais voir tout entière. C'est le mystère de la Présence qui n'a jamais fini de venir (131-132).
Comme l'affirme Grégoire :
Voici qui serait digne d'une longue recherche : comprendre comment vient celui qui est toujours présent. 25
En effet, l'auteur de la Vie de Moïse serait un autre Faust si l'on comprenait qu'il ne s'agit pas de tendre vers Dieu dans un désir titanesque à jamais incertain d'être assouvi, mais que :
Le sens ultime du créé, il faut le chercher non point dans son mouvement vers Dieu, mais bien plus dans le mouvement de Dieu vers nous. Notre indigence pour le trouver n'est pas un terme mais une béance, où Dieu s'épanche. 26
Le cœur du monde
C'est à quarante ans, en 1945, que Balthasar écrit Le cœur du monde, un petit livre théologique, aussi profond que poétique, qui, tout en le rendant célèbre, dérouta plus d'un lecteur. Le dernier chapitre (XIII) développe l'intime connexion existant entre la vision de Dieu toujours plus grand et le mystère comme enveloppement-développement. 27
Dès la première ligne, nous sommes au cœur :
Ô bienheureuse jungle de ton amour ! Personne ne s'emparera jamais de toi, personne ne t'explorera (221).
Aucun concept ne peut épuiser Dieu, pour une double raison : nul ne peut mettre la main sur le mystère (« Personne ne s'emparera jamais de toi ») ; nul ne peut sonder l'infinité de la divinité (« personne ne t'explorera »). Tout cela étant placé sous le chiffre de l'amour, comme nous le verrons plus bas.
Balthasar le manifeste en refusant deux erreurs opposées d'interprétation. La première est typique d'une théologie scolastique, où la saisie de Dieu apparaît comme le sommet d'une ascension, certes longue et pénible, mais possiblement couronnée de succès. Or, Dieu, par définition, n'est pas accessible :
Lorsque j'étais adolescent, je pensais qu'on pouvait avec toi arriver aux plus hauts sommets. Je voyais une route raide devant moi, et je ressentais un grand courage, je bouclais mon sac et commençais à monter. Je tentais de me faire léger en abandonnant tout en esprit, suivant tes paroles. Pendant quelques temps aussi, j'eus l'impression de m'élever réellement. Mais lorsque je lève les yeux aujourd'hui, après des années, tes huit mille mètres resplendissent au-dessus de moi, plus hauts, plus inaccessibles que jamais. D'itinéraire, il n'est plus question depuis longtemps (221). 
La seconde erreur, tentation subtile, est l'auto-divinisation et le panthéisme.
Mais, juste à temps, je me souvins de ton cœur, et je me rappelai que tu as aimé les limites de tes créatures (223).
Le cœur du Christ est la réponse au monisme de la fusion, car il rappelle que Dieu a tant aimé notre finitude qu'il l'est devenu en Jésus : « Le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14).
Quel est alors le vrai chemin vers Dieu ? (224s) Les deux impasses ci-dessus communiaient dans la même erreur, le primat accordé à la lumière, à la mainmise sur la vérité ; la seconde erreur, notamment, est « l'orgueil de l'esprit », la tentation de maîtrise de Dieu qui finit par déboucher sur le « fantôme déguisé » de notre « nostalgie vide », c'est-à-dire sur notre moi. La solution est la mise en œuvre de la théologie apophatique dans une tension où aucun des contraires n'est pas plus assuré que l'autre.
Mais pourquoi cette perte des bornes kilométriques indiquant le chemin de la vérité et de la sagesse ?
La voie que tu es [...] doit retirer sous nos pieds toute route solide,
sinon nous ne nous agenouillerons pas devant le Roi de Gloire qui passe. Quant aux tensions contrastées, Balthasar en donne un certain nombre d'exemples :
Notre justice doit être plus grande que celle des scribes et des pharisiens, mais nous devons devenir plus petits et plus humbles que cet enfant. Nous devons amasser des trésors dans le ciel, [...] mais être plus pauvres que tous et comme d'heureux mendiants en esprit qui ne se soucient pas avec angoisse du jour de demain, du jour éternel.
Le chemin n'existe donc pas, car tout est jungle enchevêtrée, comme Balthasar l'établit par une induction complète. En effet, le Royaume de Dieu et l'Église sont inextricables :
Ce royaume – ta présence dans le monde – est aussi insaisissable que toi-même (226-227) ;
La jungle [est] aussi dans les cœurs (227-228) ;
enfin, ce « monde inextricable » est aussi « jungle » (228-229). Or, jungle inextricable est la traduction symbolique de la théologie négative.
Sous la plume de Balthasar se pressent les métaphores qu'affectionne Grégoire de Nysse, ce qui nous vaut ces formules superbes :
L'esprit de l'homme est comme la vasque d'une fontaine mugissante sous la chute de tout mystère.
Laisse couler, ainsi tu saisiras ce que tu peux ; et ce que tu peux, c'est d'être vasque sous la cascade (229).
Suit aussitôt la raison, toujours la même :
Ouvre le cœur et la tête, et ne cherche pas à retenir. 28
Enfin, de tout ce développement, Balthasar tire une conséquence du plus haut intérêt pour notre problématique, car elle connecte le thème de la figure et l’apophatisme divin :
Nous ne sommes pas Dieu.
Le silence de la limite, le voile qui nous cache Dieu ne peut être levé.
La limite est notre forme, notre destin, notre bonheur.
Nous ne pouvons pas briser notre figure, toi-même la respectes.
Une harmonique appelant l'autre, aussitôt résonne l'autre thème balthasarien de l'amour :
Nous reculons à distance. L'amour n'est que dans la distance, l'unité n'est que dans l'éloignement. 29
2/ L'amour, mesure de l'être
Dans Retour au centre, Balthasar a cette remarque qui éclaire puissamment les fondements philosophiques de sa pensée :
Dans l'amour de la mère, l'enfant trouve sa conscience et son Je.
Dans le cœur de la mère, il trouve le point d'appui lui permettant de fixer son existence tâtonnante, fragile, en une image achevée.
Dans le Toi est dit et montré à l'époux, à l'épouse qui il est, qui elle est en vérité [...].
Il est consolant pour nous que le christianisme, avec sa foi merveilleuse, se présente comme l'achèvement d'une vérité que nous connaissons déjà dans notre monde humain et que nous pouvons reconnaître comme le fil conducteur le plus profond et le plus fructueux de la vie : à savoir qu'
un Je n'est finalement trouvé et gardé que dans un Toi qui l'aime.
Dieu s'est fait homme afin que cette loi qui nous est compréhensible, qui est peut-être la plus compréhensible de toutes les lois de la vie, devienne pour nous la loi définitive de l'être, expliquant et apaisant tout.
Seule donc, la foi chrétienne, pour le dire encore une fois, nous donne l'explication suffisante de l'existence humaine. 
30
Nous avons déjà rencontré cette importance du rôle maternel dans le surgissement de l'intelligence métaphysique ; l'amour de la mère est la médiation privilégiée sinon exclusive de la première des quatre différences de l'être et éveille l'intelligence à la conscience de soi et à la quête du sens. En effet, l'éducation d'un enfant
ne s'accomplit que par la sollicitation d'une personne qui, par ses soins, son amour, son sourire, démontre à l'enfant qu'il y a en dehors de lui un monde, auquel on peut se fier ; et c'est ce risque de sortir de soi-même qui engendre la conscience de soi. 31
Pour un Balthasar, non seulement on ne peut désolidariser la connaissance de l'amour, mais seul celui-ci peut rendre compte de celle-là : à moins de réduire la vérité à n'être que froidement objective et purement factuelle, il convient toujours de la fonder sur le
splendide mystère de la liberté, qui faisait du dévoilement de la vérité intime et secrète un acte de don de soi dans l'ouverture personnelle à autrui (VM, 280).
La
vérité est acte libre (VM, 186).
Voilà pourquoi le regard jeté par Balthasar sur l'être et sur l'esprit est porteur de toute une attitude spirituelle qui valorise l'abandon et le renoncement 32, la confiance 33, l'obéissance 34, le service 35, la disponibilité 36, la réceptivité 37, l'étonnement ou mieux l'admiration 38. Or, cela saute aux yeux, ces différents types de comportement engagent tous la liberté, donc la participation de notre volonté bienveillante.
3/ Dieu est amour
Si, enfin, nous croisons les deux premiers fondements, nous aboutissons à l'ultime fondement de la conception balthasarienne selon laquelle la vérité de l'être est liberté, intimité et mystère (VM, 280). C'est le contenu même de l'affirmation centrale de la foi chrétienne : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8. 16). En Dieu, toutes les qualités ne peuvent être séparées les unes des autres : la différence, la séparation catégorielle entre substance et accidents n'intéressent que les créatures. Cette doctrine est classique, mais Balthasar ajoute que c'est l'amour qui est la source de tous les attributs : « il n'y a pas de vérité et de justice de Dieu en dehors de son amour »39.
Parce que Dieu est Amour librement offert à l'homme, l'être surgit d'un fond toujours plus riche que toutes ses manifestations. La « kénose d'amour » du Christ, dit-il dans L'amour seul est digne de foi, est en effet non pas une, mais double, créée et incréée, « la manifestation de l'amour absolu » (119) qu'est l'amour trinitaire. Or, ce dévoilement absolument libre de l'amour dans la Croix qui est le centre du cosmos, protège le mystère tout en révélant optimalement la Gloire de Dieu : cette intuition centrale traverse tout l'évangile de Jean avant de vivifier les huit tomes de La gloire et la Croix.
La forme, l’ultima forma est la charité du Christ (cf. tout le chapitre 9). Car l'amour ne peut être mesuré par rien d'autre que lui-même ; et cette mesure est forme, énergie transformante (152). Le savoir laissé à lui-même, nous l'avons déjà vu, est réducteur (Balthasar parle de « l'emprise de la raison observante », 128) ; l'être a besoin du « regard protecteur de l'amour » (note 1, 175) 41. En revanche, l'amour donne à l'être sa pleine mesure :
Seule une philosophie de l'amour et de la liberté peut justifier notre existence, mais à condition d'interpréter en même temps l'essence de l'être fini en fonction de l'amour.
Balthasar l'exprime d'une manière définitivement limpide :
En fonction de l'amour, et non, en dernière instance, de la conscience ou de l'esprit, ou du savoir (173 et 174).
Pourquoi cela ? La constitution fondamentale de l'être ne lui appartient pas, mais trouve sa vérité en Dieu qui s'immole par amour (cf. 174 et 175). L'être ne s'initie à lui-même et n'est mis en pleine lumière « que par le signe de Dieu ». En effet, l'être créé ne se saisit que comme image de l'archétype divin ; or, Dieu est d'abord amour absolu ; voilà pourquoi l'intelligence des choses ne s'éclaire que par
une découverte du filigrane de l'amour divin dans toutes les natures particulières et dans tout l'univers naturel (172).
Le créé doit être « regardé avec les yeux de l'amour » (173).
Mais la vérité de l'amour est « toujours plus grande » (127), puisqu'elle plonge en Dieu dont « personne ne résoudra le mystère en concepts abstraits » (125). Voilà pourquoi, comme l'objet en plein soleil appelle son ombre, l'amour de Dieu appelle le mystère qui dévoile et enveloppe.
Pascal Ide, in Être et mystère

1. GUIGUES 1er, Méditations, trad., Coll. Sources chrétiennes n°308, Paris, Le Cerf, n. 211, 167.
2. En effet, à mon sens, c'est le propre d'une personnalité de grande stature théologique et, plus encore mystique, que de renouveler, par une sorte de rétroaction positive, la vision rationnelle de l'être intra-mondain. La profondeur du regard surnaturel, en guérissant l'intelligence, donne de percevoir la réalité avec une générosité et un accueil accrus, et suscite ainsi une véritable originalité philosophique.
3. De ce point de vue, il est significatif que, pour Balthasar, le mystère désigne à la fois la face voilée de l'être et sa totalité.
4. DS n°806 ; traduit et présenté par Gervais DUMEIGE, Textes doctrinaux du Magistère de l'Église sur la foi catholique, Paris, Éd. de l'Orante, 1975, n.225, 120.
5. H.U. von Balthasar, ‘Le Mysterion d'Origène’, in Recherches de Science Religieuse 26 (1936), 513-562 et 27 (1937), 38-64, ici 513, réédité par le père Pie DUPLOYÉ, Parole et mystère chez Origène, Paris, Le Cerf, 1957, ici 10. Balthasar ajoute : « Il faut placer dans cette série plusieurs Pères grecs : les deux Grégoire, Denys, Origène ».
6. Ces deux ouvrages ont été cités plus haut.
7. ‘Le Dieu inconnu’, in Points de repère, Op. cit., 22 à 30, les passages cités ici sont aux 23 et 24. Toutefois, Balthasar corrige le jugement historique de Siewerth en faisant débuter plus tard la dérive, avec le nominalisme occamiste qui a suivi Thomas (24). Cf. H.U. von BALTHASAR, Dieu et l'homme d'aujourd'hui, Op. cit., 196 à 208, sur l'histoire de ‘l'idée chrétienne du Dieu toujours plus grand’, son importance à l'égard du néoplatonisme, sa place dans la tradition notamment patristique (la pensée des Pères « est instinctivement commandée par la dialectique du Dieu toujours plus grand » : 200 et 201), son obscurcissement depuis la Réforme catholique.
8. « À ce point de vue, le phénomène effrayant de l'athéisme moderne pourrait être, entre autres choses, une disposition de la Providence, pour ramener de force l'humanité, et tout particulièrement la chrétienté, à une manière plus haute de penser Dieu. Et c'est précisément la virulence antichrétienne de cet athéisme qui ne doit pas recevoir en réponse un anti correspondant des chrétiens. La réponse chrétienne doit recevoir le coup aveugle et hostile en profondeur, et savoir le transformer en quelque chose de lumineux et pacifiant" (Dieu et l'homme d'aujourd'hui, Op. cit., 196).
9. C'est pour une part dans l'étude citée ci-dessus sur le mysterion (dont la structure sacramentelle est, inséparablement, parole et mystère) que nous trouvons la première formulation de l'intuition décisive de la distinction du fond (mystère) et de l'apparition (parole). Il vaut la peine de citer généreusement : « Ce qui est perçu objectivement, c'est la voix (phônê), ‘car d'abord c'est la voix qui frappe l'oreille, ensuite le logos entendu sous la voix’. C'est le mystère symbolisé par Jean le Baptiste, répété au cours de toute l'histoire de l'Église : ‘Quant à moi, je pense que le mystère de Jean jusqu'aujourd'hui se poursuit dans le monde’. Toujours le signe précède dans le temps ce qui, éternellement, lui est antérieur : ‘L'éclair est avant la lueur, mais on perçoit d'abord la lueur’. L'image cependant est trompeuse ; certes, la voix porte en soi le sens divin comme un vase fragile une essence précieuse, elle sera même en quelque sorte la matérialisation de ce sens : ‘logos perçu à travers la voix’, la fixation et comme l'incarnation de l'insaisissable : ‘le logos impalpable a comme pris un corps (sôma)’, de sorte que signe et sens se révèlent dans une union parfaite : ‘deux choses sont livrées à travers la même voix, la lettre et l'esprit’, - mais l'éclair divin n'est pas du même ordre que la lueur sensible, et, pour entendre la théologie divine ‘à travers la voix’ de la révélation, il nous faut une capacité d'entendre (puissance acoustique), cette grâce qui est celle de pouvoir entendre. Elle seule nous donne le sens du mystère » (art. cité, Recherche de Sciences Religieuses, 1936, 514s, et Le Cerf, 10s).
10. Cf. notamment Liturgie cosmique. Sommet et crise de l'image grecque du monde chez Maxime le Confesseur, trad., Coll. Théologie n°11, Paris, Aubier-Montaigne, 1947. À noter que la seconde édition retravaillée par Balthasar (Einsiedeln, Johannes Verlag, 1961), n'a pas été traduite en français.
11. PSEUDO-DENYS L'ARÉOPAGITE, Œuvres complètes, trad., commentaires et notes par Maurice de Gandillac, Coll. Bibliothèque philosophique, Paris, Aubier, 1943. Cf. GC II. 2, 131 à 192 ; Balthasar consacre ses dernières pages justement à La théologie mystique de Denys : cf. 186 à 192.
12. On connaît notamment la célèbre expression ‘rationabiliter comprehendere incomprehensibile esse’ que Corbin traduit : « a compris rationnellement qu'est incompréhensible » (Monologion, ch. 64 : « Que ceci, bien qu'inexplicable, doit cependant être cru », trad. Michel CORBIN, in L’Œuvre de S. Anselme de Cantorbéry, Paris, Le Cerf, 1986, tome 1, 181. Cf. GC II.2, 193-236).
13. Présence et pensée. Essai sur la philosophie religieuse de Grégoire de Nysse (à noter que cet ouvrage fut directement écrit en français), Paris, Beauchesne, réédition avec une note préliminaire de Jean-Robert ARMOGATHE, 1988, XIII.
14. En effet, Balthasar « continuait, quarante-cinq plus tard, de le tenir [l'ouvrage Présence et pensée, publié en 1942] pour nécessaire à la compréhension et au développement de son œuvre ultérieure » (note liminaire de Beauchesne). Cela ne préjuge pas d'une influence d'Origène sur Balthasar peut-être encore plus grande que celle qu'exerça Grégoire.
15. République, 506b. [La traduction classique est : ‘Au-delà de l’essence’, ndvi]
16. De commun. not. II, 177B ; cf. De Beat. 6, I, 1268C, cités p. XXIII.
17. Le mystère est un excès de lumière, expliquait Journet dans un tout autre contexte : « Mais il y a deux sortes de nuit, deux sortes d'obscurité, entre lesquelles il va falloir [que la raison décide] par un choix primordial : l'une au-dessus d'elle qui l'exalte, c'est l'obscurité du mystère ; l'autre au-dessous d'elle qui la désagrège, c'est l'obscurité de l'incohérence et de la contradiction. Déjà au plan des activités surnaturelles, l'opposition éclate entre ces deux sortes d'obscurité. La raison se voit contrainte ou de se dépasser dans le mystère, ou de se renoncer dans la contradiction. Elle n'est pas faite pour s'adorer, mais pour se donner. Ce qui la ravit et la fascine en certains êtres, dans les intuitions du génie, dans le ciel étoilé, dans tout ce qui jamais ne la lasse, c'est la part inépuisable de mystère qu'ils recèlent, c'est une nuit plus excellente, plus enivrante que le jour et dont elle revient réconfortée et dilatée. Au contraire, le voisinage de la contradiction la trouble, la blesse, la menace jusque dans ses fondements. Pour un regard superficiel, ces deux obscurités, celle d'en haut et celle d'en bas peuvent paraître se ressembler, car l'une et l'autre s'éloignent de la pensée claire ; mais c'est en des sens contraires ; il en va comme du génie et de la folie qui paraissent déconcerter également le comportement commun des hommes. Au vrai, l'obscurité du mystère et l'obscurité de l'incohérence sont les pôles fatals, mais adverses de la pensée : autant l'un est désirable, autant l'autre est haïssable ». (C. JOURNET, Le mal. Essai théologique, Paris, Desclée, 1961, 24).
18. À propos de l'infinité, saint GRÉGOIRE dit : « sache donc que chez moi, il y a de l'espace en telle abondance que celui qui le parcourt ne pourra jamais arrêter son vol » (Vie de Moïse, I, 405C, cité p. 127).
19. D'où cette remarque étonnante et suggestive, bien dans la logique de la pensée balthasarienne qui se refuse à dualiser la présence de l'intelligence et de la volonté, notamment en Dieu, et à courir le risque de dévaluer la liberté et l'amour : « C'est là l'apport salutaire et indestructible du Nominalisme dans toute philosophie, l'empêchant d'atteindre une nécessité indépendante de la liberté divine » (143).
20. Contre Eunome 12, II, 941B, cité p. 64. « Ce qu'il comprend, dit Grégoire de Nysse, l'homme le domine aussi ; mais, quand il s'agit de Dieu, l'homme ne peut qu'être dominé par lui » (H.U. von BALTHASAR, Dieu et l'homme d'aujourd'hui, Op. cit., 197).
21. Homélie sur le Cantique 12, I, 1024BC, cité 70. De même, pour Balthasar et dans la perspective de Maxime, mais par opposition à Thomas, la création est plus l'œuvre de la volonté que de l'intelligence. « Le pénétrant interprète de la synthèse maxi-mienne oppose à la participation des Idées un Vouloir créateur qui ne découvre pas les choses à l'état indivis et universel dans un Lieu intelligible, mais bien dans la singularité concrète où il décide de les créer » (M. de GANDILLAC, Introduction aux Œuvres complètes du pseudo-Denys, Op. cit., 46, n. 110).
22. « Les grands passages éloquents, où Grégoire démontre à Eunomius que nous ne connaissons l'essence d'aucune chose, d'aucun élément, pas même du plus petit brin d'herbe, n'ont aucune saveur agnostique, mais frémissent en une adoration dans le silence devant la beauté incompréhensible de Dieu. Cette attitude se révèle pleinement, quand Grégoire en arrive à l'incompréhensibilité de l'âme humaine. Il y a à cela une raison d'une grande profondeur : la ressemblance de l'âme humaine avec Dieu. Il lui manquerait un élément essentiel à la fidélité de l'image, si Dieu, qui est invisible en soi, ne lui avait pas communiqué l'incompréhensibilité d'essence. Peut-être est-ce la première fois qu'un penseur grec a considéré l'incompréhensibilité d'une chose non seulement comme un signe de son éloignement de nous, mais comme une perfection de la chose même » (65).
23. Ce processus vaut même pour la vision béatifique. Toute une série d'affirmations de Grégoire « éternise expressément la course et le désir » (149). Déjà, Balthasar disait que les raisons de la course infinie « valent tout autant pour la vie future » (75). « L'infinité de l'esprit créé est une infinité en devenir » (74), « c'est celle de croître sans fin » (De an. et res. III, 105C, cité 74). Balthasar adhère pleinement à cette idée (cf. par exemple GC I, 390 ; DD II. 2, 408 ; le développement central est DD IV, 366 à 374) : « la béatitude éternelle ne saurait en aucun cas consister en une simple visio, mais doit contenir aussi un agir authentiquement créateur » (DD IV, 441), car « l'élément créateur dans la vie éternelle est le fruit toujours renouvelé de la liberté personnelle » (Ibid., 442).
24. Homélie sur le Cantique 12, I, 1028D, cité dans Présence et pensée, 131.
25. Prière sur les pauvres 2, III, 472C.
26. H.U. von BALTHASAR, Introduction à Grégoire de Nysse. La source cachée, trad., coll. Migne. Les Pères dans la foi, Paris, Brepols, 1992, 18.
27. Cet ouvrage (cité plus haut ; édition originale : Zurich, Arche), est le premier que Balthasar écrivit sous l'influence d'Adrienne von Speyr. Nous allons faire une lecture systématique d'un passage, tout en gardant conscience que la pensée du théologien déborde de toute part les tentatives de conceptualisation, du fait non seulement de sa forme lyrique, mais aussi de son contenu intelligible.
28. Id. Arrivé à ce point central, Balthasar tire différentes conséquences, notamment sur la fonction décisive du cœur du monde. En effet, il faut se dépouiller pour devenir vasque, car il s'agit de creuser « en toi un espace vide pour la surabondance de la foi » ; or, ce mouvement de lime, d'usure et de confusion décompose l'homme en éléments : « Tout meurt dans les combats mortels de la ruine de tout savoir, car c'est seulement avec l'étoffe de la parfaite impuissance qu'est tissé le vêtement royal du vainqueur du monde » (230). Nécessaire est l'humiliation de la raison, la crainte à l'égard du pouvoir du savoir. Or, ce mouvement de décomposition qui vient de l'unité et qui retourne à l'unité qu'est Dieu est justement le mouvement « engendré par la pulsation du cœur central » (ibid.). La dialectique, la contradiction éprouvée, vécue est en fait l'antagonisme du battement cardiaque, à la fois systole et diastole. « Lentement tu apprendras le rythme et tu ne t'angoisseras plus lorsque le cœur te chassera dans le vide et dans la mort, car, tu le sais maintenant, c'est là le chemin le plus court pour être de nouveau aspiré et renvoyé dans la plénitude et dans la joie » (231). Tel est donc le vrai chemin vers Dieu.
29. Ibid., 234-235.
30. Retour au centre, 125 à 128. Souligné par l'auteur.
31. Au cœur du mystère rédempteur, Op. cit., 58. La relation mère-enfant est déjà ébauchée, préparée et favorisée par le don du lait chez les mammifères : « …les Mammifères, remarquait la psychanalyste Mélanie Klein, constituent un groupe d'organismes pourvus d'un organe hautement différencié : la glande mammaire, qui sécrète un produit spécial, le lait, grâce auquel la femme est à même d'assurer la nutrition du nouveau-né dès sa naissance. La lactation fait partie du comportement maternel et sa déficience entraîne, sauf dans l'espèce humaine où des succédanés ont été trouvés, la mort de nouveau-nés et l'échec du but fondamental de la physiologie de la reproduction, la perpétuation de l'espèce » (M. Klein, ‘Les relations mère-enfant’, in COLLECTIF, Entretiens sur la sexualité, Session à Cerisy-la-Salle du 10 au 17 juillet 1965, sous la direction de Max Aron, Robert Courrier et Étienne Wolf, Paris, Plon, 1969, 153 à 200, ici 154). Conclusion : « Le nouveau-né qui vient au monde n'est donc pas un voyageur sans bagages. Il est porteur du bagage héréditaire proprement dit, mais, de plus, il a derrière lui l'histoire de la vie prénatale aux facteurs complexes avec les répercussions de tout ce qui a pu se passer de normal et de pathologique dans l'organisme maternel » (175).
32. « Tournée vers Dieu, elle [la créature] fait éclater sa relativité vers l'absolu dans l'attitude fondamentale de l'abandon de soi » (VM, 279).
33. Le langage est l'extériorisation d'une liberté qui se révèle ; la valeur de présence de l'émetteur appelle, chez le récepteur, une foi qui se dessaisit de tout droit d'examen : « reconnaître une liberté étrangère ne peut se faire que par le renoncement à la manière absolue de juger selon son esprit propre, et donc par un abandon plein de confiance à ce qui se manifeste en liberté » (VM, 101).
34. Cette attitude se fonde sur la précédente, ainsi que le dit Balthasar : « la forme a priori de la foi dans la certitude du savoir réclame directement et analytiquement une obéissance de jugement » (VM, 275).
35. La connaissance repose sur le service et non sur le désir ou l'instinct (VM, 268).
36. La disponibilité est la « source du mouvement créé de la connaissance » (VM, 267). Souligné dans le texte. La disponibilité, attitude fondamentale chez Balthasar, qui trouve sa racine première dans l'indifférence ignatienne, est la réponse du sujet au don toujours plus grand de Dieu : elle est d'abord l'attitude du Fils unique face à son Père.
37. La créature, la « conscience finie [...] possède en elle-même la qualité d'une réceptivité très profonde eu égard à la spontanéité divine infinie » (VM, 266). Balthasar parle aussi de « la réceptivité fondamentale de la connaissance » (VM, 269).
38. À l'étonnement qui est une attitude philosophique face à l'être, répond l'émerveillement qui est une attitude évangélique, celle même de l'enfant face à ce qui le déborde et le comble (cf. GC, IV.3, 369-370).
39. H.U. VON BALTHASAR, L'heure de l'Église, Op. cit., 92. Pour fonder cette assertion, le théologien fait appel à saint Thomas selon qui la création est une pure générosité d'amour, et pour qui, la justice est seconde par rapport à l'amour. Mais il ne va pas jusqu'au bout du développement thomasien qui ne coïncide pas avec sa pensée (cf. plus bas) : la sagesse précède l'amour et l'être précède la sagesse (cf. Somme Théologique, Ia, 21, 4).
40. L'amour seul est digne de foi, Op. cit., 128.
41. Selon une formule typique de la Vérité du monde : « Ici de nouveau, on pose des limites à la vérité, mais c'est pour laisser l'amour grandir sans limite » (VM, 223).