samedi 22 avril 2017

En homéliant... Don Carlo Cecchin, Après la Via Crucis, La Via Lucis

C'est après avoir vécu intensément le Vendredi saint et le silence plein d'espérance du Samedi saint que nous pouvons goûter davantage les joies spirituelles du matin de Pâques, le plus beau matin depuis le commencement du monde : « Voici le jour que le Seigneur a fait, passons-le dans l’allégresse et dans la joie » (Ps 117, 24) ; le Jour par antonomase, plus beau que le premier matin du monde, vers lequel toute l'histoire humaine converge, et sur lequel toute notre Foi est fondée. Le deuxième matin sera celui sans fin de la Jérusalem céleste. La Résurrection du Christ est la raison d'être même de notre Foi : si Jésus est ressuscité, moi aussi je ressusciterai un jour. C'est justement parce que ce jour de Pâques est le plus saint de tous, que l'Église nous avait demandé une salutaire purification pendant le Carême, afin de mieux nous préparer à la rencontre du Christ ressuscité avec un cœur purifié des souillures du péché, et ainsi entrer dans la lumière de la résurrection.
Mais, les quarante jours qui, chaque année, nous sont donnés pour considérer les tristes conséquences du péché, laissent maintenant la place aux cinquante jours du temps pascal. Car, le Vendredi et le Samedi saints avec leur dramatique réalité de la mort salvifique du Fils de Dieu, ne furent pas le dernier mot de la vie de Jésus. Sa mort ne fut pas suivie par le silence absolu de Dieu. Le Fils éternel du Père ne devait pas rester la proie de la mort. En Lui, qui s'était dit « Vie » (Jn 5,26), la « Résurrection » (Jn 11,25 s.) et la « Lumière de la vie » (Jn 8,12), la mort est vaincue et nous le rencontrons dans le mystère pascal. L'antique séquence de Pâques Victimae Paschalis laudes, dit : « La mort et la vie se sont affrontées dans un duel prodigieux : le Maître de la vie est mort ; vivant, Il règne ». La mort est donc vaincue, anéantie par la puissance et la plénitude de la vie divine du Christ ; la mort, entrée dans l'humanité sainte du Fils de Dieu, immergée dans l'océan de vie qui est en Dieu, meurt, et devient porteuse de vie : « Notre Seigneur Jésus Christ, en ressuscitant, dit saint Augustin, a rendu glorieux le jour qu'il avait rendu funeste en mourant ». Alors, c'est à raison qu'une antienne des laudes du Samedi saint tirée d'Osée (13,14) chante : « O mors, ero mors tua », Ô mort, je serai ta mort ! La mort n'est donc pas immortelle, mais...mortelle, et débouche à cette source intarissable de Vie qu'est le Christ ressuscité.
Il nous reste maintenant à vivre de cette Vie du Christ, à vivre en ressuscités. Car, le Fils de Dieu s'est abaissé, s'est penché sur nous, jusqu'aux recoins les plus sombres de notre âme pour l'illuminer, il nous tend sa main pour nous tirer vers Lui dans la lumière de sa Résurrection. Le mystère pascal ne s'épuise donc pas dans la souffrance et la mort de Jésus - bien que la croix sera toujours présente dans notre vie – mais s'épanouit pleinement dans la gloire du Christ ressuscité. Pâques, n'est pas l'heureuse issue d'une belle histoire, d'un conte de fées, mais le commencement d'une nouvelle vie avec le Christ qui aboutira dans la vie éternelle. « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ; affectionnez-vous aux choses d'en haut et non aux choses de la terre : car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez, vous aussi, avec Lui dans la gloire » (Cl 3,1-4). Cette lumière divine qu'Il nous a fait percevoir lors de sa Transfiguration, et qui la nuit de Pâques aveugla les gardes veillant au sépulcre, a traversé le temps et l'espace, et resplendit à présent dans notre âme pardonnée et justifiée par la Grâce. Voila pourquoi, après la via crucis de la Passion du Christ, il nous faut désormais parcourir la via lucis, le chemin de lumière, avec Lui, avant-goût de la vie éternelle. Cette lumière divine continue à déchirer les ténèbres de la mort, à porter au monde la splendeur de Dieu, la splendeur de la Vérité et du Bien. Mais, gardons-nous à ne pas retourner dans les ténèbres de la mort par une conduite indigne. Étant pardonnés, sauvés et illuminés, le Christ nous attend au bout de notre vie, mais, en même temps, Il marche avec nous vers des cieux nouveaux et une terre nouvelle (Ap 21,1). Certes, dans notre vie il y aura toujours de la joie et de la douleur, sur notre visage il y aura toujours des sourires et des larmes, ainsi est notre vie terrestre, mais par la Grâce nous sommes déjà des citoyens du Ciel, appelés à vivre en plénitude la vie éternelle avec Dieu dès ici-bas : c'est la Bonne Nouvelle du message du Christ : Jésus ne nous attend pas en Galilée, mais au Ciel.

Don Carlo Cecchin

mardi 18 avril 2017

En priant... Grégoire de Naziance, La paix soit avec vous


LE CHRIST
La paix soit avec vous 1.
Pourquoi craignez-vous ?
Voici mes mains et mes pieds, voici mon
côté transpercé ; contemplez-les attentivement et reconnaissez-moi, je suis de nouveau parmi vous.
Car un esprit n'a ni chair ni os avec lui, ce que j'ai maintenant, vous voyez bien.
Touchez-moi pour voir que j'ai tout 2.
Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie à mon tour dans le monde et je souffle sur vous, mes amis, le Saint-Esprit 3.
Recevez-le et annoncez-moi à toute créature 4 avec le Père et le Saint-Esprit 5.
Allez donc, allez, mes amis, mes hérauts, et entonnez des chants de triomphe à la face du monde ; vous irez préciser dans les palais des rois 6 pour que toute la cité de David sache que le salut est sorti maintenant du tombeau.
Vous serez mes témoins par toute la terre ; il se sauvera lui-même celui qui écoutera vos paroles et qui recevra le baptême en rémission des péchés.
Mais celui qui repoussera vos paroles sera condamné pour son impiété 7.
C'est pourquoi je vous donne la grâce de l'Esprit divin 8 ; tous ceux que vous délivrerez des liens du péché seront délivrés sur-le-champ, tous ceux que vous maintiendrez dans les liens du péché resteront pris dans des liens indissolubles 9.
* * *
PRIÈRE
De ces liens indissolubles, Roi tout-puissant, toi qui es le rédempteur par excellence, ô mon Sauveur, délivre-moi.
C'est dans ces liens, hélas ! que je suis pris à cause de ma faiblesse ; notre ennemi le séducteur m'a poursuivi de sa jalousie quand il a vu que j'avais été délivré de mes fautes passées en ayant confiance en toi par un don de ton extrême bonté.
Salut, Fils incomparable d'un Père incomparable, ô mon Souverain Roi, tu as écrasé le serpent qui était cause de nos malheurs. Tu as vaincu notre ennemi le plus redoutable, la mort 10.
Ne m'abandonne pas de nouveau entre leurs mains.
Ô Roi, Roi éternel, tu es le Dieu tout-puissant et le juge infiniment juste, qui vient pour me juger 11.
Comment oserai-je alors fixer mon regard sur toi, ô Verbe ?
Comment mes yeux pourront-ils contempler ta majesté, moi qui dans ma misère me suis montré indigne du ciel, de la terre et de ta création ?
Le malin s'est emparé de moi, il m'a précipité dans le gouffre, dans l'abîme et dans le chaos immense ; à force de poursuites, le séducteur a fini par m'atteindre, il m'a jeté tout entier dans les ténèbres de l'enfer.
Aie pitié de moi, ô mon Dieu, tends-moi les mains, soutiens-moi, ne m'abandonne pas au bon plaisir de l'ennemi du genre humain.
Je suis ta créature, instruis-moi, ô Verbe, corrige-moi toi-même ici-bas dans ton extrême bonté et ne permets pas que je sois jeté à la géhenne.
Ô Rédempteur, nous t'en supplions, nous avons commis misérablement l'injustice dans notre corps, dans notre âme et dans notre esprit ; nous avons péché contre toi et nous avons souvent transgressé tes lois 12.
Nous l'avons compris trop tard, quand il l'aurait fallu, nous l'ignorions ; puis nous n'avons pas encore fait ce qui t'est agréable.
Nous confessons nos fautes, toi de ton côté pardonne-les ; nous savons que ta colère ne ressemble pas à celle des mortels.
Aie pitié de moi, ô mon Sauveur, ne permets pas que je meure à cause de mes fautes.
Je suis ton fils et le fils de ta propre servante, c'est pour moi que tu as subi la mort, ô Verbe.
Ne m'abandonne pas au bon plaisir du malin ; instruis-moi sous ton commandement, mais avec une extrême bonté.
Accepte, ô Verbe, que nous ayons pour intercesseurs ta mère et ceux qui ont reçu de toi la grâce de nous affranchir de nos liens.
Ô Vierge souveraine, souveraine et bienheureuse, tu habites au ciel au séjour des élus, et tu as secoué toute la pesanteur humaine pour revêtir la parure de l'immortalité ; on sait que tu es, comme Dieu, toujours jeune.
Du haut du ciel, reçois mes prières avec bienveillance.
Oui, oui, Vierge très glorieuse, accepte mes prières.
Parmi les mortelles, tu possèdes sans partage le privilège d'être la Mère du Verbe, d'une manière qui dépasse l'entendement.
C'est pourquoi je mets en toi ma confiance, je t'adresse à mon tour mes prières et je t'offre, ô Maîtresse, une couronne tressée avec les fleurs d'une prairie sans tache en échange des grâces dont tu m'as comblé, protège-moi toujours des malheurs de toute sorte, des ennemis visibles et plus encore des ennemis invisibles.
Puissé-je franchir la dernière étape comme j'ai commencé ma vie et t'avoir toujours pour protectrice à tout instant et pour avocate toute-puissante auprès de ton Fils en compagnie des saints qui lui sont agréables !
Ne permets pas
que je sois livré au supplice pour être le jouet du malin qui corrompt les âmes. Protège-moi, préserve-moi du feu et des ténèbres 13.
Que la foi et la grâce qui est en toi me servent de justification 14 ; car on sait que la grâce de Dieu nous vient par ton intermédiaire.
Et maintenant je t'adresse une hymne de reconnaissance :
Salut, ô femme qui es toute joie,
Vierge Mère,
Qui es plus belle que toutes les Vierges,
Ô souveraine, toi qui commandes aux armées célestes,
Ô Maîtresse,
Ô Reine, toi qui es la joie du genre humain.
Tu es toujours bienveillante à tous
Et tu es vraiment pour moi le salut suprême.

Saint Grégoire de Naziance, in La Passion du Christ, Tragédie (cerf)


1. Jn 20, 20-21.
2. Lc 24, 39-41.
3. Jn 20, 22.
4. Mc 16, 15.
5. Matth. 28, 19.
6. Cf. Mc 13, 9.
7. Mc 16, 16-17.
8. Jn 20, 22-23.
9. Cf. Matth. 18, 18.
10. Cf. I Cor. 15, 26.
11. Cf. Ps. 7, 9, 12 et 96 (95), 13.
12. Cf. Ps. 106 (105), 6 ; cf. 51 (50), 6.
13. Cf. Col. 1, 13.
14. Cf. Rom. 3, 24.


vendredi 14 avril 2017

En souffrant... Paul Claudel, Le Chemin de la Croix



Première station
 
C'est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l'avons condamné à mort. 
Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, car il nous gêne.
Nous n'avons plus d'autre roi que César ! D’autre loi que le sang et l'or.
Crucifiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez-nous de lui ! qu'on l'emmène !
Tolle ! tolle ! Tant pis ! Puisqu'il le faut, qu'on l'immole et qu'on nous donne Barabbas !
Pilate siège au lieu qui est appelé Gabbatha.
« N'as-tu rien à dire ? » dit Pilate.  Et Jésus ne répond pas.
« Je ne trouve aucun mal en cet homme », dit Pilate, « mais bah !
Qu'il meure, puisque vous y tenez ! Je vous le donne. Ecce homo ».
Le voici, la couronne en tête et la pourpre sur le dos.
Une dernière fois vers nous ces yeux pleins de larmes et de sang !
Qu'y pouvons-nous ? pas moyen de le garder avec nous plus longtemps.
Comme il était un scandale pour les Juifs, il est parmi nous un non-sens.
La sentence d'ailleurs est rendue, rien n'y manque, en langages hébraïque, grec et latin.
Et l'on voit la foule qui crie et le juge qui se lave les mains.

Deuxième station
On lui rend ses vêtements et la croix lui est apportée.
« Salut », dit Jésus, « ô Croix que j'ai longtemps désirée ! »
Et toi, regarde, chrétien, et frémis ! Ah, quel instant solennel
Que celui où le Christ pour la première fois accepte la Croix éternelle !
Ô consommation en ce jour, de l'arbre dans le Paradis !
Regarde, pécheur, et vois à quoi ton péché a servi.
Plus de crime sans un Dieu dessus et plus de croix sans le Christ !
Certes, le malheur de l'homme est grand, mais nous n'avons rien à dire,
Car Dieu est maintenant dessus, qui est venu non pas expliquer, mais remplir.
Jésus reçoit la Croix, comme nous recevons la Sainte Eucharistie :
« Nous lui donnons du bois pour son pain », comme il est dit par le prophète Jérémie.
Ah, que la croix est longue, et qu'elle est énorme et difficile !
Qu'elle est dure ! qu’elle est rigide ! que c'est lourd, le poids du pécheur inutile !
Que c'est long à porter pas à pas jusqu'à ce qu'on meure dessus !
Est-ce vous qui allez porter cela tout seul, Seigneur Jésus ?
Rendez-moi patient à mon tour du bois que vous voulez que je supporte.
Car il nous faut porter la croix avant que la croix nous porte.

Troisième station
On marche ! victime et bourreaux à la fois, tout s'ébranle vers le Calvaire.
Dieu qu'on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à terre.
Qu'en dites-vous, Seigneur, de cette première chute ?
Et puisque maintenant vous savez, qu'en pensez-vous ? cette minute
Où l'on tombe et où le faix mal chargé vous précipite !
Comment la trouvez-vous, cette terre que vous fîtes ?
Ah ! Ce n'est pas la route du bien seulement qui est raboteuse,
Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigineuse !
Il n'est pas que d'y aller tout droit, il faut s'instruire pierre à pierre,
Et le pied y manque souvent, alors que le cœur persévère.
Ah, Seigneur, par ces genoux sacrés, ces deux genoux qui vous ont fait faute à la fois,
Par le haut-le-cœur soudain et la chute à l'entrée de l'horrible Voie,
Par l'embûche qui a réussi, par la terre que vous avez apprise,
Sauvez-nous du premier péché que l'on commet par surprise !

Quatrième station
Ô mères qui avez vu mourir le premier et l'unique enfant,
Rappelez-vous cette nuit, la dernière, auprès du petit être gémissant,
L'eau qu'on essaye de faire boire, la glace, le thermomètre,
Et la mort qui vient peu à peu et qu'on ne peut plus méconnaître.
Mettez-lui ses pauvres souliers, changez-le de linge et de brassière.
Quelqu'un vient qui va me le prendre et le mettre dans la terre.
Adieu, mon petit enfant ! adieu, ô chair de ma chair !
La quatrième Station est Marie qui a tout accepté.
Voici au coin de la rue qui attend le Trésor de toute Pauvreté.
Ses yeux non point de pleurs, sa bouche n'a point de salive.
Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus qui arrive.
Elle accepte. Elle accepte encore une fois. Le cri
Est sévèrement réprimé dans le cœur fort et strict,
Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus-Christ.
La Mère regarde son Fils, l'Église son Rédempteur,
Son âme violemment va vers lui comme le cri du soldat qui meurt !
Elle se tient debout devant Dieu et lui offre son âme à lire.
Il n'y a rien dans son cœur qui refuse ou qui retire,
Pas une fibre en son cœur transpercé qui n'accepte et ne consente.
Et comme Dieu lui-même qui est là, elle est présente.
Elle accepte et regarde ce Fils qu'elle a conçu dans son sein.
Elle ne dit pas un mot et regarde le Saint des Saints.

Cinquième station
L'instant vient où ça ne va plus et l'on ne peut plus avancer.
C'est là que nous trouvons jointure et où vous permettez
Qu'on nous emploie aussi, même de force, à votre Croix.
Tel Simon le Cyrénéen qu'on attelle à ce morceau de bois.
Il l'empoigne solidement et marche derrière Jésus,
Afin que rien de la Croix ne traîne et ne soit perdu.

Sixième station
Tous les disciples ont fui, Pierre lui-même renie avec transport !
Une femme au plus épais de l'insulte et au centre de la mort
Se jette et trouve Jésus et lui prend le visage entre les mains.
Enseignez-nous, Véronique, à braver le respect humain.
Car celui à qui Jésus-Christ n'est pas seulement une image, mais vrai,
Aux autres hommes aussitôt devient désagréable et suspect.
Son plan de vie est à l'envers, ses motifs ne sont plus les leurs.
Il y a quelque chose en lui toujours qui échappe et qui est ailleurs.
Un homme fait qui dit son chapelet et qui va impudemment à confesse,
Qui fait maigre le vendredi et qu'on voit parmi les femmes à la messe,
Cela fait rire et ça choque, c'est drôle et c'est irritant aussi.
Qu'il prenne garde à ce qu'il fait, car on a les yeux sur lui.
Qu'il prenne garde à chacun de ses pas, car il est un signe.
Car tout chrétien de son Christ est l'image vraie quoique indigne.
Et le visage qu'il montre est le reflet trivial
De cette Face de Dieu en son cœur, abominable et triomphale !
Laissez-nous la regarder encore une fois, Véronique,
Sur le linge où vous l'avez recueillie, la face du Saint Viatique,
Ce voile de lin pieux où Véronique a caché
La face du Vendangeur au jour de son ébriété,
Afin qu'éternellement son image s'y attachât,
Qui est faite de son sang, de ses larmes et de nos crachats !

Septième station
Ce n'est pas la pierre sous le pied, ni le licou
Tiré trop fort, c'est l'âme qui fait défaut tout à coup.
Ô milieu de notre vie ! ô chute que l'on fait spontanément !
Quand l'aimant n’a plus de pôle et la foi plus de firmament,
Parce que la route est longue et parce que le terme est loin,
Parce que l'on est tout seul et que la consolation n'est point.
Longueur du temps ! dégoût en secret qui s'accroît
De l'injonction inflexible et de ce compagnon de bois !
C'est pourquoi on étend les deux bras à la fois comme quelqu’un qui nage.
Ce n'est plus sur les genoux qu'on tombe, c'est sur le visage,
Le corps tombe, il est vrai, et l'âme en même temps a consenti.
Sauvez-nous de la Seconde chute que l'on fait volontairement par ennui.



Huitième station
Avant qu'il ne monte une dernière fois sur la montagne,
Jésus lève le doigt et se tourne vers le peuple qui l'accompagne,
Quelques pauvres femmes en pleurs avec leurs enfants dans les bras.
Et nous, ne regardons pas seulement, écoutons Jésus car il est là.
Ce n'est pas un homme qui lève le doigt au milieu de cette pauvre enluminure.
C'est Dieu qui pour notre salut n'a pas souffert seulement en peinture.
Ainsi cet homme était le Dieu Tout-Puissant, il est donc vrai !
Il est un jour où Dieu a souffert cela pour nous, en effet !
Quel est-il donc, le danger dont nous avons été rachetés à un tel prix ?
Le salut de l'homme est-il si simple affaire que le Fils
Pour l'accomplir est obligé de s'arracher du sein du Père ?
S'il va ainsi du Paradis, qu'est-ce donc que l'Enfer ?
Que fera-t-on du bois mort, si l’on fait ainsi du bois vert ?

Neuvième station
Je suis tombé encore, et cette fois, c'est la fin.
Je voudrais me relever qu'il n'y a pas moyen.
Car on m'a pressé comme un fruit et l'homme que j'ai sur le dos est trop lourd.
J'ai fait le mal, et l'homme mort avec moi est trop lourd !
Mourons donc, car il est plus doux d'être à plat ventre que debout,
Moins dur de vivre que de mourir, et sur la croix que dessous.
Sauvez-nous du Troisième péché qui est le désespoir !
Rien n'est encore perdu tant qu'il reste la mort à boire !
Et j'en ai fini de ce bois, mais il me reste le fer !
Jésus tombe une troisième fois, mais c'est au sommet du Calvaire.

Dixième station
Voici l'aire où le grain de froment céleste est égrugé.
Le Père est nu, le voile du Tabernacle est arraché.
La main est portée sur Dieu, la Chair de la Chair tressaille,
L'Univers, en sa source atteint frémit jusqu'au fond de ses entrailles !
Nous, puisqu'ils ont pris la tunique et la robe sans couture,
Levons les yeux et osons regarder Jésus tout pur.
Ils ne vous ont rien laissé, Seigneur, ils ont tout pris,
La vêture qui tient à la chair, comme aujourd'hui
On arrache sa coulle au moine et son voile à la vierge consacrée.
On a tout pris, il ne lui reste plus rien pour se cacher.
Il n'a plus aucune défense, il est nu comme un ver,
Il est livré à tous les homme et découvert.
Quoi, c'est là votre Jésus ! Il fait rire. Il est plein de coups et d'immondices.
Il relève des aliénistes et de la police.
Tauri pingues obsederunt me, Libera me, Domine, de ore canis.
Il n'est pas le Christ. Il n'est pas le Fils de l'Homme. Il n'est pas Dieu.
Son évangile est menteur et son Père n'est pas aux cieux.
C'est un fou ! C'est un imposteur ! Qu'il parle ! Qu'il se taise !
Le valet d'Anne le soufflette et Renan le baise.
Ils ont tout pris. Mais il reste le sang écarlate.
Ils ont tout pris. Mais il reste la plaie qui éclate !
Dieu est caché. Mais il reste l'homme de douleur.
Dieu est caché. Il reste mon frère qui pleure !
Par votre humiliation, Seigneur, par votre honte.
Ayez pitié des vaincus, du faible que le fort surmonte.
Par l'horreur de ce dernier vêtement qu'on vous retire,
Ayez pitié de tous ceux qu'on déchire !
De l'enfant opéré trois fois que les médecins encouragent,
Et de ce pauvre blessé dont on renouvelle les bandages,
De l'époux humilié, du fils près de sa mère qui meurt,
Et de ce terrible amour qu'il faut nous arracher du cœur !



Onzième station
Voici que Dieu n'est plus avec nous, Il est par terre.
La meute en tas l'a pris à la gorge comme un cerf.
Vous êtes donc venu ! Vous êtes vraiment avec nous, Seigneur !
On s'est assis sur vous, on vous tient le genou sur le cœur.
Cette main que le bourreau tord, c'est la droite du Tout-Puissant.
On a lié l'Agneau par les pieds, on attache l'Omniprésent.
On marque à la craie sur la croix sa hauteur et son envergure.
Et quand il va goûter de nos clous, nous allons voir sa figure.
Fils Éternel, dont la borne est votre seule Infinité,
La voici donc avec nous, cette place étroite que vous avez convoitée.
Voici Élie sur la mort qui se couche de son long,
Voici le trône de David et la gloire de Salomon,
Voici le lit de notre amour avec Vous, puissant et dur !
Il est difficile à un Dieu de se faire à notre mesure.
On tire et le corps à demi disloqué craque et crie,
Il est bandé comme un pressoir, il est affreusement équarri.
Afin que le Prophète soit justifié qui l'a prédit en ces mots :
« Ils ont percé mes mains et mes pieds. Ils ont énuméré tous mes os ».
Vous êtes pris, Seigneur, et ne pouvez plus échapper.
Vous êtes cloué sur la croix par les mains et par les pieds.
Je n'ai plus rien à chercher avec l'hérétique et le fou.
Ce Dieu est assez pour moi qui tient entre quatre clous.

Douzième station
Il souffrait tout à l'heure, c'est vrai, mais maintenant il va mourir.
La grande croix dans la nuit faiblement remue avec le Dieu qui respire.
Tout y est. Il n'y a plus qu'à laisser faire l'Instrument.
Qui du joint de la Double nature inépuisablement
De la source du corps et de l'âme et de l'hypostase, exprime et tire
Toute la possibilité qui est en lui de souffrir.
Il est tout seul comme Adam quand il était seul dans l'Eden,
Il est pour trois heures seul et savoure le Vin,
L'ignorance invincible de l'homme dans le retrait de Dieu !
Notre hôte est appesanti et son front fléchit peu à peu.
Il ne voit plus sa Mère et son Père l'abandonne.
Il savoure la coupe et la mort lentement qui l'empoisonne.
N'en avez-vous donc pas assez de ce vin aigre et mêlé d'eau,
Pour que vous vous redressiez tout-à-coup et criiez : Sitio ?
Vous avez soif, Seigneur ? Est-ce à moi que vous parlez ?
Est-ce moi dont vous avez besoin encore et de mes péchés ?
Est-ce moi qui manque avant que tout soit consommé ?

Treizième station
Ici la Passion prend fin et la Compassion continue.
Le Christ n'est plus sur la Croix, il est avec Marie qui l'a reçu :
Comme elle l'accepta, promis, elle le reçoit, consommé.
Le Christ qui a souffert aux yeux de tous de nouveau au sein de sa Mère est caché.
L'Église entre ses bras à jamais prend charge de son bien-aimé.
Ce qui est de Dieu, et ce qui est de la Mère, et ce que l'homme a fait,
Tout cela sous son manteau est avec elle à jamais.
Elle l'a pris, elle voit, elle touche, elle prie, elle pleure, elle admire !
Elle est le suaire et l'onguent, elle est la sépulture et la myrrhe,
Elle est le prêtre et l'autel et le vase et le Cénacle.
Ici finit la Croix et commence le Tabernacle.

Quatorzième station

Le tombeau où le Christ qui est mort ayant souffert est mis,
Le trou à la hâte descellé pour qu'il y dorme sa nuit,
Avant que le transpercé ressuscite et monte au Père.
Ce n'est pas seulement ce sépulcre neuf, c'est ma chair,
C'est l'homme, votre créature, qui est plus profond que la terre !
Maintenant que son cœur est ouvert et maintenant que ses mains sont percées,
Il n'est plus de croix avec nous où son corps ne soit adapté,
Il n’est plus de péché où la plaie ne corresponde !
Venez donc de l'autel où vous êtes caché vers nous, Sauveur du monde !
Seigneur, que votre créature est ouverte et qu'elle est profonde !

Paul Claudel, Le Chemin de la Croix

lundi 10 avril 2017

En pleurant... Grégoire de Naziance, La Passion de mon Fils


LA MÈRE DE DIEU
Plût au ciel 1 que le serpent n'eût pas rampé dans le paradis et que le malin n'eût point établi son repaire dans les bosquets du jardin !
La femme, la mère infortunée du genre humain n'aurait pas été séduite, elle n'aurait pas osé perpétrer une action aussi audacieuse et elle n'aurait pas été dévorée de la passion de l'arbre, après avoir été convaincue que celui-ci pouvait lui obtenir la divinité.
Et pour avoir persuadé son époux de manger le fruit qui devait leur être fatal, elle n'aurait pas été chassée du paradis terrestre, condamnée à un destin misérable et à une mort cruelle.
La mère des hommes n'aurait pas entendu dire qu'elle enfanterait sur sa couche dans la peine et dans la douleur.
Elle n'aurait pas versé sa sueur sur cette terre de mort, avec son mari et les enfants de malédiction qu'il faut enfanter dans les plaintes et dans les gémissements, pour laisser une descendance et trouver ainsi la réconciliation suprême.
Tout le genre humain n'aurait pas été condamné à la mort.
Il n'aurait pas invité le Tout-Puissant à nous guérir, à descendre sur la terre dans son extrême bonté, et d'une manière extraordinaire à prendre la nature humaine et à souffrir la passion.
Je n'aurais pas été non plus la mère toujours Vierge et je n'entendrais pas dire maintenant qu'on traîne en justice le Fils du Ciel et de la Terre, de naissance virginale.
Je ne frémirais pas de le voir couvert d'injures, en portant sans feu, hélas, une flamme cruelle qui me consume avidement, agite mon âme et pénètre dans mon cœur comme une massue 2.
Ainsi l'avait en vérité proclamé le vieillard Siméon lorsqu'il avait prévu tout l'avenir dans son regard prophétique.
C'est bien la voie la plus sûre quand la femme s'accorde avec son mari, cherche à lui plaire en tout comme il convient, ne prête pas une oreille attentive aux sollicitations étrangères, mais vit en harmonie avec son époux légitime.
Maintenant tout est hostile et les circonstances sont défavorables.
La femme a trahi l'homme et l'éclat de sa puissance.
Le péché originel se plaît à engendrer de nouveau le péché.
Les larmes entraînent des larmes sans mesure et sans nombre.
Le mal rivalise avec le mal.
C'est pourquoi la nature humiliée dans sa majesté gémit en pleurant des malheurs qui l'accablent et des maux insupportables qui l'assaillent.
Elle passe tout son temps à verser des larmes, depuis qu'elle se voit en proie aux injustices de son ennemi par la faute de ceux dont nous sommes tous les descendants sur la terre, d'abord la faute de sa propre mère, puis celle de son père qui prêta une oreille complaisante à sa mère.
Elle crie les serments, elle invoque les mains échangées, gage suprême, enfin elle prend Dieu à témoin.
Sous le poids de l'adversité, l'infortunée a su tout ce qu'on gagne à ne pas quitter la patrie bienheureuse ; elle a pris la création en horreur et elle ne se réjouit même pas de la voir.
Oui, ma douleur est telle maintenant, que le désir m'a pris de venir confier ici à la terre et au ciel les infortunes de la nature.
Car la malheureuse, qu'elle enfante, qu'elle n'enfante pas, ou qu'elle évite d'enfanter, ne cesse pas ses pleurs.
Malheureuse, je parle de moi en t'évoquant lorsque tu enfantes ou lorsque tu n'enfantes pas, comme s'il s'agissait d'une chose inexprimable.
Car j'ai connu l'enfantement qui n'en est pas un, que dire ? en évitant les douleurs et les souillures, maintenant comme autrefois.
Je ne connais pas plus les plaisirs et les paroles blâmables de l'homme que la trempe de l'airain.
Personne n'a souillé mon hymen virginal.
Comment donc ai-je enfanté mon Fils ?
Ô prodige incomparable !
Comment supporterai-je maintenant de le voir outragé ?
Après avoir échappé à la douleur, comment souffrirai-je dans mon cœur ?
Comment ai-je pu crier mon bonheur, quand l'heureux messager est venu m'annoncer que je serai mère 3, en proclamant la rédemption pour la race malheureuse des mortels et en me donnant à moi-même un grand sujet de joie ?
En entendant ses paroles, je n'ai pas été sans trouble.
C'est que le messager de la parole divine m'annonçait que je n'enfanterais pas une victime propitiatoire, mais le souverain maître de la terre et de l'univers entier.
Cependant j'ai fait le sacrifice et comme une femme j'ai poussé de tout mon cœur un cri de joie, j'ai hurlé pour saluer la nouvelle, en portant la flamme odoriférante qui me consume, celle que les prophètes affirment qu'on doit offrir en sacrifice, une ardeur de feu, un cœur contrit, un amour qui ne peut se contenir, toujours en éveil, tout ce que nous savons être agréable à Dieu.
Mais comment se fait-il qu'un glaive acéré broie maintenant mes entrailles ?
Moi, j'étais décidée à sortir dans la nuit pour voir la Passion de mon Fils ; cependant ces femmes m'ont persuadée d'attendre la lumière du jour.
Saint Grégoire de Naziance, in La Passion du Christ, Tragédie (cerf)

1. La métaphore intraduisible est empruntée à la Bible. Cf. Gen, 2, 22. Les chapitres 2 et 3 de la Genèse inspirent d'ailleurs ce prologue de la Mère de Dieu. En soulignant très précisément la faute d'Adam et d'Ève, ledit prologue s'oppose intentionnellement à la conclusion du drame, qui montre le Christ triomphant de cette faute et de ses conséquences.
2. Cf. Le 2, 34-35.
3. Lc 1, 30. La fin du prologue de la Vierge t'annelle la scène évangélique de l'Annonciation.


lundi 3 avril 2017

En homéliant... Abbé Georges Périé, Destinés à vivre dans la Gloire de Dieu

Deux réactions étonnantes de Jésus.
La première : Il refuse de se rendre auprès de son ami Lazare, gravement malade.
Est-ce que Jésus préfère le voir mort plutôt que guéri ? Pourquoi Dieu a-t-il souvent l’air de ne pas entendre nos supplications ? Dieu peut nous guérir. Peut-être veut-il pour nous beaucoup plus qu’une guérison ? Dieu ne nous sauve pas en recollant les morceaux de notre santé.
Seconde réaction : Lazare, revenu à la vie, Jésus dit : « Déliez le… laissez-le aller ».
On se serait plutôt attendu à une parole amicale : « Enfin te voilà vivant… comment te sens-tu ? Que vas-tu faire ? ». Mais Jésus ne parle que de liberté, d’enlever toutes les entraves qui empêchent de vivre et d’avancer. Et si Jésus voulait nous dire que la mort est le don d’une liberté nouvelle ? Dieu nous délivre de toutes ces chaînes qui nous empêchent d’aimer et d’être aimés de Dieu.
La promesse de la résurrection illumine tout cet Évangile c’est la seule profession de foi que demande Jésus à Marthe ce jour-là. Elle va retrouver son frère comme avant mais ce n’est pas encore la gloire de Dieu. Pour cela il faudra que Jésus prenne sur lui-même notre mort, et dans les pires conditions, sur une croix. On va l’ensevelir dans un tombeau bien fermé. Le matin de Pâques le tombeau était vide et soigneusement rangé.
Personne n’était là, personne n’a rien vu. C’est un acte de Dieu qui nous échappe. Mais il y a eu ensuite de nombreux témoignages de ceux qui pleuraient et qui avaient aimé Jésus.
Pour Lazare ce fut tout à fait différent. Même débarrassé de son linceul il n’est pas ressuscité, il a seulement retrouvé la vie et il rend grâce. Il veut témoigner par ce repas de fête, qu’il a peut être décidé avec Jésus. Alors qu’il sait que Jésus est déjà condamné à mort, sera-t-il avec ses sœurs devant le tombeau le matin de Pâques ? Nous voyons leur foi en la résurrection se construire peu à peu. C’est comme un sacrement, un événement que nous vivons ensemble mais qui porte déjà la réalité de ce qui viendra.
Nous sommes un peuple destiné à vivre dans la gloire de Dieu, c’est à dire dans le mystère trinitaire de Dieu. Nous ne pouvons pas le comprendre si ce n’est en commençant un peu à exister les uns pour les autres. C’est l’Esprit-saint qui le dit et qui le fait en nous. Cela Lazare le croit et nous le croyons en Église.
Je crois que Dieu veut notre résurrection en Jésus. Et notre terre y participera avec nos pauvres corps terrestres.
Cela, je l’espère et je le pense. Dieu fera qu’il en soit ainsi. Béni soit-il.
Abbé Georges Périé